« Enfers et fantômes d’Asie » au musée du quai Branly – Jacques Chirac jusqu’au 15 juillet 2018


Avez-vous jamais croisé quelque démon cornu et autre vampire sauteur ? Au musée du quai Branly – Jacques Chirac, vous les verrez tout près ! L’exposition consacrée aux « Enfers et fantômes d’Asie », débutée le 10 avril durera jusqu’au 15 juillet 2018. Du Japon, à la Chine en passant par la Thaïlande, entre enfers et damnation, difficile d’en sortir sans être glacé d’effroi. Bon voyage horrifique !

Les fantômes n’ont pas d’âge ! C’est pourquoi, le parcours – thématique et géographique – de cette exposition consacrée aux « Enfers et fantômes d’Asie »,  mêle toutes les époques, des plus anciennes au plus contemporaines. Le regard est frappé par la variété et l’esthétique des œuvres sélectionnées par Julien Rousseau, commissaire de l’exposition, exposées au rez-de-jardin du musée du quai Branly-Jacques Chirac, et qui touchent tous les domaines artistiques de la Chine, du Japon surtout, et de l’Asie du Sud-Est – arts du spectacle, cinéma,  manga, création contemporaine – révélant l’importance de la fantasmagorie dans les traditions populaires asiatiques jusqu’à nos jours.

La scénographie de Nathalie Crinière est particulièrement réussie et immerge le visiteur, grâce à des jeux de lumière et des effets spéciaux visuels et sonores savamment dosés, dans les multiples univers fantasmagoriques. Lumière jaune des lanternes tamisée par un voile noir évoquant une veillée funèbre, rougeoiement lumineux autour de la Porte des enfers, flammes bleutées factices dansant sur des murs sombres, impressionnant hologramme d’Oiwa, célèbre femme-spectre du folklore japonais, apparaissant sous vos yeux dans une fumée tourbillonnante… On se prend à y croire !

Vampire sauteur (détail) : masques et mains (Thaïlande) ; costume de mandarin de théâtre (Chine, fin 19e – début du 20e siècle)

Bouddhisme et loi implacable du Karma

C’est le bouddhisme qui ouvre la voie infernale. Selon la loi du karma ou loi de rétribution des actes, les morts sont jugés par des cours de justice en fonction des actions qu’ils ont commises durant leur existence terrestre. Les condamnés purgent leur peine – quelques doux supplices les attendent en enfer ! – avant de se réincarner en humain, en animal ou en démon…

Supplices des enfers (détail : démons oni, l’un cornu, l’autre vêtu d’un pagne en peau de tigre ) : dessins préparatoires pour les peintures du temple Shôju Raigô Ji à Otsu (vers 1820, Japon) ; © musée du quai Branly – Jacques Chirac

Les cours de justice sont présidées par les rois des enfers tel l’un d’eux, ci-dessous, Songdi wang 宋帝王, roi chinois du troisième enfer bouddhique, statue du 16e siècle réalisée en fonte de fer.

Songdi wang 宋帝王 (1517) ; © musée du quai Branly – Jacques Chirac

 

Estampes, peintures et autres masques… « d’enfer » !

Les figures féminines évanescentes des estampes japonaises émeuvent par la délicatesse du dessin contrastant avec la laideur du sujet représenté. On rencontre des femmes bafouées, assassinées ou autres suicidées, devenues fantômes, sans pieds, aux doigts tordus. Les visages diaphanes sont grimaçants. La femme-spectre, ici à gauche, peinte par Maruyama Ōkyo (1733‑1795) aurait été inspirée des visions que l’artiste avait eu de son épouse disparue, Oyuki :  un fantôme aux cheveux épars, vêtu d’un linceul.

Connaissez-vous Okiku お菊 ? La servante ci-dessous, accusée à tort par le maître de maison d’avoir cassé une précieuse assiette revient le hanter toutes les nuits… Okiku est immortalisée sur cette estampe par le célèbre « fou de dessin »,  Katsushika Hokusai (1760-1849).

Katsushika Hokusai (1760-1849) : Le fantôme d’Okiku (1831-1832) ; © musée du quai Branly – Jacques Chirac

Mais le plus célèbre des fantômes japonais, c’est Oiwa お岩. Oiwa a été défigurée à l’initiative de son mari, empoisonnée et jetée dans une rivière. Depuis, transformée en esprit vengeur, elle a tant harcelé son mari qu’il a sombré dans la folie jusqu’à tuer sa seconde épouse. Son histoire est racontée dans la pièce de kabuki Yotsuya Kaidan 四谷怪談.

Peinture du fantôme d’Oiwa, signée Ikkyo ; © musée du quai Branly – Jacques Chirac

Hokusai lui redonne vie dans un autre style sur cette estampe…

Katsushika Hokusai (1760-1849) : Le spectre d’Oiwa-san ; © musée du quai Branly – Jacques Chirac

 

Quand Oiwa est ressuscitée  en hologramme, superbe !

Des visages masculins, pourtant grimaçants, séduisent le sens esthétique, tels ceux de ces ukiyo-e   浮世絵 ou « images du monde flottant » de l’époque d’Edo (1603-1868) de Toyokuni (1769-1825) et de Kuniyasu (1794-1832)

Utagawa Toyokuni (1769-1825) : « L’acteur Onoe Matsusuke I dans le rôle du fantôme Iohata » (théâtre kabuki, 1804) ; © musée du quai Branly – Jacques Chirac

 

Utagawa Kuniyasu (1794-1832) : « Le fantôme d’Asakura Togo » ; © musée du quai Branly – Jacques Chirac

Utagawa Kuniyoshi (1797-1861) est un revenant à sa manière dans cette exposition. L’artiste japonais hors norme, fils de teinturier, disciple du maître Hokusai s’expose une fois encore. Après avoir été mis à l’honneur entre octobre 2015 et janvier 2016 au Petit Palais dans « Fantastique ! Kuniyoshi, le démon de l’estampe« , il revient avec son spectaculaire triptyque de « Takiyasha la sorcière et le fantôme du squelette » (1844)…

Triptyque de Takiyasha : « Takiyasha la sorcière et le fantôme du squelette », c.1844, Utagawa Kuniyoshi (1797 – 1861), Victoria and Albert Museum no E.1333:1 à 3-1922 ; © musée du quai Branly – Jacques Chirac

De nombreux masques en bois sculpté et peint, des costumes théâtraux d’époques diverses témoignent de la vitalité des arts du spectacle dans le domaine de l’épouvante. Comment ne pas être fasciné par cette paire de damnés homme et femme japonais du théâtre , ci-dessous à gauche, remarquable d’expressivité dramaturgique ? Ou encore au centre, ce noyé dont le réalisme morbide ferait presque croire à un masque mortuaire ? Que dire encore de cette autre tête ensanglantée, marionnette bunraku du siècle dernier à la bouche démesurée, aux sourcils broussailleux qui surplombent un regard vitreux ?

 

Serait-ce là l’entrée d’un train fantôme ? Non, juste le passage obligé par la Porte des enfers réalisée par un studio thaïlandais d’effets spéciaux… On s’y croirait !

Les flammes semblent lécher les visiteurs campés devant des écrans où tournent en boucle des extraits de films d’horreur japonais. Des corps se tordent, des bouches hurlent… Pitoyables damnés…

Jigoku (« L’enfer », 1960) : film japonais de Nobuo Nakagawa (1905-1984). >>> Pour accéder à la vidéo du film complet (sous-titrée en espagnol), cliquez sur l’image

Toutes tripes à l’air !

L’un des chocs de la visite, c’est notamment un des mannequins réalisés par un studio thaïlandais d’effets spéciaux.  Phi Krasüe, toutes tripes à l’air, est terrifiante de réalisme ! Cet esprit féminin thaïlandais dont la tête aux longs cheveux noirs accrochée à ses viscères sanguinolents s’envole la nuit pour dévorer les passants. Gare aux âmes sensibles !

Autre choc, ce couple de zombis affamés, ci-dessous, dont la stature gigantesque n’a d’égal que leur allure grotesque !

La chasse aux démons !

Voilà, il ne vous reste plus qu’à trouver sur votre chemin, quelque talisman pour chasser tous ces démons… Ou bien adressez-vous directement à leur pourfendeur, le démonifuge chinois Zhong Kui 鍾馗… s’il n’est pas ivre !

Zhong Kui ivre (porcelaine émaillée, fin 17e – début 18e siècle, Chine) ; © musée du quai Branly – Jacques Chirac

 

>>> Pour aller plus loin :

Fantômes dans l’Extrême-Orient d’hier et d’aujourd’hui

« Démons et fantômes, gui 鬼, comptent parmi les figures les plus marquantes de la culture chinoise, et continuent de hanter encore de nos jours la société de la Chine et de ses voisins. En faisant appel aux taxinomies bouddhiques médiévales, aux livres de morale pré-modernes, aux débats philosophiques chinois ou japonais, comme aux œuvres littéraires ou aux enquêtes de terrain, le premier volume de Fantômes dans l’Extrême-Orient d’hier et d’aujourd’hui essaye de préciser les contours des êtres qui, en Asie orientale, se rapprochent le plus de nos « fantômes » et autres « ghosts ». Dans le second volume le lecteur trouvera les articles traitant du problème fantomatique aux époques modernes et contemporaines. Les contributions mettent l’accent sur le phénomène spectral dans la littérature et les arts (roman, cinéma, arts graphiques) s’essayant à définir ce que l’on pourrait qualifier d’esthétique de la fantasmagorie dans l’Extrême-Orient d’hier et d’aujourd’hui. » (source fabula.org)

>>> Pour accéder à l’un des chapitres du tome 2 (pp. 57-70), intitulé « Fantômes de l’âme et spectre du corps dans « L’Oie sauvage solitaire » (1926) de Wang Yiren » rédigé par Victor Vuilleumier (Université Paris 7 – Denis Diderot, UFR LCAO), cliquez sur l’image ci-dessous :

 

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