Numéro spécial de la revue « Peut-être », consacré aux œuvres poétiques complètes de Claude Vigée


La revue Peut-être n°9, éditée par l’Association des amis de l’œuvre de Claude Vigée, est parue en janvier 2018. C’est un numéro spécial qu’Anne Mounic, la présidente de l’association, a dédié aux poésies complètes du poète et essayiste Claude Vigée composées  de 1950 à 2015. La revue en ligne En attendant Nadeau – Journal de la littérature, des idées et des arts – sous la plume de Jean Lacoste, lui consacre un bel article, que j’ai reproduit intégralement ici…

Peut-être, n° 9

Revues 10 multitudes Ce numéro spécial de la revue Peut-être, publiée par l’Association des amis de l’œuvre de Claude Vigée, réunit dans un fort volume de 500 pages les Poésies complètes (1950-2015) de cet auteur ; l’occasion est ainsi redonnée de reprendre ou de prendre la mesure d’une poésie originale, hors de la mode, mais d’une grande actualité, qui a la particularité de s’être nourrie d’expériences historiques et culturelles fort différentes. Anne Mounic démêle et éclaire dans sa préface les enjeux de cette « parole/enfin humaine ».

Claude Vigée – de son nom Claude André Strauss – est  né en 1921 à Bischwiller en Alsace, dans une famille juive peu  pratiquante  où l’on parlait un dialecte bas-alémanique, qui fut avec les psaumes de la Bible la première langue de l’enfant, sa première langue maternelle. Aussi a-t-il écrit en alsacien des poèmes qui seront ultérieurement publiés par la revue. À ce bilinguisme s’adjoint la connaissance précoce de l’allemand, qui lui donnera accès à l’œuvre, admirée et étudiée, du Goethe panthéiste. Mais c’est un autre visage de l’Allemagne qui se révèle dans les années trente et, quand la guerre survient, Claude Vigée, dont la famille a émigré aux États-Unis, s’engage d’abord dans la Résistance, avec l’Action juive à Toulouse. C’est à cette époque que, dans un geste de défi et de confiance, il change de nom : Strauss devient Vigée, autrement dit « J’ai (la) vie » ; il est en contact avec Jean Cassou, Pierre Seghers, d’autres poètes.

Mais, en novembre 1942, il doit fuir et embarque à Lisbonne sur un navire qui le conduit à New York. Ce sera sa période américaine (jusqu’en 1960) qui lui permettra de mener une carrière universitaire, notamment à la Brandeis University de Boston, où il se lie avec des personnalités aussi diverses que Robert Frost, William Carlos Williams, Robert Lowell, Henri Thomas, Pierre Emmanuel, Yves Bonnefoy ou son ami René Girard.

De ce long exil, de cet « exil intérieur » hors d’Europe, il tirera Les Poèmes de l’Été indien, recueil publié en 1957 par Camus chez Gallimard, qui célèbre l’été de la Saint-Martin de la Nouvelle‑Angleterre, la « gloire surnaturelle de l’arrière-saison » avec cette notion réconciliatrice : « le consentement seul compte ».

Mais, dans Canaan d’exil et dans Le Poème du retour, c’est au contraire l’insatisfaction qui le conduit à effectuer un « retour » en Israël (qui est en fait un aller), une installation, devenue effective en 1960, qui relance dans sa poésie l’inspiration juive, nourrie, enrichie par les discussions à l’Université hébraïque avec Martin Buber et Gershom Scholem sur les cabalistes : « De roc et de la cendre un homme aspire à naître ».

« Jusqu’à l’aube future » : le titre choisi pour ces poésies complètes saisit bien ce qui fait l’originalité pour ainsi dire théologique de Claude Vigée. Certes, on ne saurait, après de telles expériences historiques, culturelles et personnelles, s’étonner que Claude Vigée ait à l’extrême le « sens du tragique ». Mais la force de sa poésie vient de ce que ce tragique est transcendé, dépassé.

Ainsi, l’histoire effrayante et cruelle du sacrifice d’Isaac par d’Abraham – un sacrifice ultime qui n’a pas lieu, finalement, puisque la victime, au dernier moment, est remplacée par un bélier – doit être lue selon Claude Vigée comme un dépassement du tragique, une victoire sur la négativité, un pari sur la vie. Pour faire entendre ce renversement, qui est au cœur du recueil L’Acte du bélier (1963-1971), il se réfère dans un essai sur Goethe (L’art et le démonique) à la notion de « démonique » dont il souligne la dimension paradoxale de force positive, créatrice, le caractère « affirmatif ».

Il a le sentiment de faire entendre une parole enfin humaine, une parole retrouvée, un « respir » pour employer un vieux mot français qui fait écho à l’Atmen allemand de Rilke. Il invente alors sa forme propre, une alternance de poèmes, proches des psaumes, et de prose pour faire entendre « la puissance invisible du souffle ». On aura reconnu la proximité avec la démarche d’Henri Meschonnic. Le recueil Délivrance du souffle (1977) met au cœur de sa poésie, de sa pensée, de sa philosophie, la notion de souffle, de souffle vital qui suscite et soulève un rythme – une alternance de « systoles » et de « diastoles » disait Goethe, qui empruntait ces notions à la médecine de son temps.

Une autre figure biblique trouve alors une valeur, centrale, symbolique, celle de Jacob en lutte avec l’Ange ou Dieu (Genèse, 32), cette « étreinte initiatique » de toute une nuit au terme de laquelle Jacob obtient son nom, Israël. La Lutte avec l’ange – le recueil des tout premiers poèmes, publié en 1950 – date en sa première version de novembre 1942 à Lisbonne. « À l’aube » : pour Jacob, c’est un nouvel élan vers l’avenir, une seconde naissance.

C’est dans le recueil Délivrance du souffle que Vigée introduit ce qu’il appelle les « noyaux pulsants » de la poésie, qui explicitent sa démarche : « Ce ne sont pas mes souvenirs que je cherche, ni les choses en soi que je dis, mais l’émergence depuis longtemps poursuivie d’un commencement lumineux en moi […] un Buisson ardent, voilà le trésor que je dois exhumer. […] L’attente, la vision jubilante, la perte et le deuil de cette incandescence trop vite éteinte, voilà le contenu de ma quête à travers les vagues pétrifiantes du temps » (p. 279).

Au terme de son long parcours de poète, de sa « quête », Claude Vigée fait entendre des notes plus sombres, une évolution qui se reflète dans les titres Apprendre la nuit (1989-1991) et Danser vers l’abîme (1991-2005). La longue maladie de son épouse, Évy, qui l’accompagne depuis 1947, et son décès en janvier 2007 lui inspirent alors des « Chants de l’absence » qui n’ont d’autre prétention que de faire partager un bouleversant sentiment de radicale et vaine solitude. « Sans Évy dans les parages chaque jour, plus personne avec qui se parler. […] Voilà ce qui est accablant, insupportable même […]. Tout le vécu est maintenant issu de moi et dirigé vers moi sans exception. Rien à répartir librement entre elle et moi, en riant ou en pleurant comme avant. […] Toute l’existence reflue vers moi. L’âme jumelle s’est évanouie dans le grand brouillard. […] Éclipse de la voie lactée où nous tétions la joie. » J. L.

Le 9e numéro de Peut-être est consacré à Claude Vigée. Intitulé « Jusqu’à l’aube future. Poèmes 1950-2015 », il accompagne le travail de l’Association des amis de l’œuvre de Claude Vigée.

>>> Pour accéder à la revue « En attendant Nadeau », cliquez sur le logo !

 

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