Gao Xingjian, passeur de rêve, expose ses encres au Grand Palais


Après la parution de l’œuvre poétique complète de Gao Xingjian 高行健Esprit errant, pensée méditative – aux éditions Caractères en 2016 (traduit par Noël Dutrait), voici le 29 mars 2017 le vernissage de sa dernière exposition française en date. Des tableaux à l’encre chinoise, présentés à Paris sur le stand de la Galerie Claude Bernard, sous la verrière du Grand Palais lors de l’événement Art Paris Art Fair. Une occasion de recueillir quelques réflexions sur sa création artistique…

« J’ai eu plusieurs vies : une vie en Chine, cette page est définitivement tournée, ça ne m’intéresse plus. […] Une autre vie, celle de l’exil en 1989, avec les événements de Tian’anmen, et un statut de réfugié politique. […] Ma troisième vie, avec mes créations en tant qu’écrivain et artiste français, puis l’obtention du prix Nobel, et les voyages en Europe, en Asie, etc., avec les rencontres, les créations et les projets dans le monde entier. Je me sens de ce fait citoyen du monde. Je propage et défends une culture universelle. ».

C’est ainsi que Gao Xingjian se confiait lors d’un entretien qu’il m’avait accordé en 2014. Après ses trois vies, avec un statut d’exilé pendant de nombreuses années, il a pu s’ancrer en France d’où il navigue à travers le monde, tout en poursuivant librement sa création littéraire, théâtrale, artistique et cinématographique reconnue dans le monde entier. Si Gao s’est fait couronner en 2000 par le prix Nobel pour son œuvre littéraire en tant qu’écrivain français, il n’a presque jamais cessé de peindre. Une longue pratique, depuis son enfance ; un grand talent fort apprécié des collectionneurs. Gao Xingjian privilégie désormais la peinture à la littérature, et s’en explique dans ces quelques réflexions rapides tout en revenant sur ce qui l’anime corps et âme : le souffle de la création…

Gao_Stand galerie Claude Bernard_Art Paris Art fair_2017

Gao Xingjian sur le stand de la galerie Claude Bernard (Art Paris Art Fair au Grand Palais du 30 mars au 2 avril 2017)

M. C. : Quelles positions occupent dans votre création la littérature d’une part et la peinture d’autre part ?

Gao Xingjian : Kant a bien dit qu’il existe deux langages : la langue ou la parole et la vision ou perception visuelle. La vision est aussi riche que la langue. Mais chacune fonctionne différemment. On ne peut pas interpréter un tableau par la langue. Comment décrire une image par les mots ? Impossible ! C’est un autre langage. Cependant, que l’on s’exprime par les mots, la littérature ou par la vision, à travers la peinture, c’est de l’art. Dans la peinture ou bien la sculpture, les arts plastiques, cet esprit insaisissable de liberté se cristallise en un objet, en une image. C’est la sublimation de la conscience humaine. Cela, l’homme est capable de le faire, de former une image. Pas une abstraction pure. Car l’artiste doit infiltrer la sensibilité humaine dans cette image, sinon c’est de la géométrie, ou de la mécanique.

M.C. : Comment vous mettez-vous en condition pour peindre ?

G.X. : Avant de peindre, je ne dessine jamais d’esquisse. Je n’ai pas de modèle devant moi. Ma création est instantanée, mais toujours accompagnée de musique, car la musique me parle. Pour mon inspiration, j’écoute une vraie musique, que j’ai choisie au préalable : classique, baroque, comme Bach. Si la musique de Bach semble répétitive, elle est en réalité très variée, elle se renouvelle toujours. C’est une musique qui crée un espace de réflexion, d’imagination. Elle m’inspire… Tout comme la musique symphonique du polonais Henryk Gorecki et celle du russe Alfred Garrievitch Schnittke. En revanche, je n’écoute pas de musique romantique. Les symphonies de Beethoven par exemple sont trop autoritaires. Il n’y a pas d’espace pour l’imagination car elles obligent à suivre la musique phrase par phrase. J’aime également la musique très contemporaine, mais pas conceptuelle avec des effets électroniques. Parce que je considère que ces effets de son ne sont pas de la musique.

Une fois que j’ai choisi la musique, je l’écoute jusqu’à ce que le tableau soit fini. Mais le processus de création n’est pas terminé… le tableau non plus. Je l’accroche, et je fais autre chose. De temps en temps, je le regarde, pour voir s’il est achevé ou non, jusqu’à ce que je n’y trouve plus rien à retoucher. A ce moment-là, je pose la date et je signe. Un an peut s’écouler après le début du tableau, voire plusieurs années. Parfois, je signe dès le lendemain parce que je le trouve parfait.

Le temps est important. Peindre à la hâte ne marche pas. Une maladresse et tout est fini ! L’encre ne peut pas être corrigée. Ce n’est pas comme la peinture qu’il est toujours possible d’effacer, sur laquelle on peut repeindre.

visiteurs_expo Gao Xingjian Art Paris Art Fair

M.C. : Considérez-vous qu’une œuvre n’est jamais achevée, qu’elle se poursuit  à travers le regard du spectateur, que le processus de création ne cesse de se reproduire ?

G.X. : Quand on regarde mes tableaux, c’est comme si on était peintre soi-même. On peut y projeter ses propres expériences visuelles, qui complètent l’œuvre, la créent. C’est pourquoi, lorsque je regarde un tableau et qu’il me fait rêver, c’est qu’il est réussi.  J. M. W. Turner est un des premiers à avoir adopté cette orientation esthétique. Sa peinture n’est pas tout à fait abstraite. Il y a toujours une image, mais une image indéfinie. On l’a trop facilement classé parmi les pionniers de l’impressionnisme, mais je pense qu’on peut l’interpréter autrement …

J’ai choisi, de la même façon, de ne pas préciser les détails. Ma peinture ne relève ni de la figuration ni de l’abstraction totale, c’est plutôt une évocation. Il faut suggérer une image. Mais c’est une image flottante, changeante, capable d’évoquer de multiples visions. Voilà ce que je cherche, comme dans un rêve. Quand on se réveille d’un rêve, il est difficile de le décrire précisément… mais il reste cependant une impression. Et si cette impression est toujours dans le temps indécis, il reste quand même une image…

LObservateur_Gao Xingjian_2016

L’Observateur (Gao Xingjian, 2016) © Galerie Claude Bernard

M.C. : Quels sentiments éveille chez vous la peinture à l’encre ?  

G.X. : Avec l’encre et l’eau on peut s’exprimer suivant son état d’âme. L’eau est vitale, sans eau pas de vie. C’est comme si l’esprit s’envolait, il y a une sublimation. Quelquefois même pour moi, le moment est magique ! Un vrai miracle ! Comment y suis-je arrivé ? Bien-sûr, je me suis tant exercé depuis mon enfance… J’ai appris la peinture en Chine, y compris la peinture occidentale. J’ai tout essayé quand j’étais jeune : la peinture à l’huile, l’aquarelle, le fusain. Puis après, bien sûr, la calligraphie, l’encre. Derrière ce « miracle », en réalité il y a la maîtrise de la création picturale.

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La Pluie (Gao Xingjian, 2016) © Galerie Claude Bernard

M.C. : Qu’est-ce que la liberté, pour vous, dans l’art ?

G.X. : Où est la liberté totale ? Elle n’est pas dans la politique, ni au sein de la société, ni dans les relations avec les autres, faites de toutes sortes de contraintes. C’est pourquoi cette existence humaine est toujours difficile… L’homme a besoin d’exprimer librement sa pensée, sa vision. Sans se prendre pour un démiurge, dans son art, un artiste peut créer comme il veut. La seule liberté totale est dans la création artistique. Car il a la possibilité de contrôler ce qu’il fait : il ne reçoit d’ordre de personne, il n’est pas obligé de s’engager politiquement. Il n’y a pas d’intérêts en jeu dans sa création. Ce qui ne l’empêche pas d’être bien conscient de la réalité…

M.C. : Pourquoi qualifiez-vous l’être humain, l’artiste, de « faible » ? 

G.X. : L’homme, l’artiste, comme tout homme, est faible s’il n’a pas derrière lui un pouvoir, une collectivité. Mais derrière ce pouvoir, cette collectivité, en réalité d’autres manipulent aussi. Vous croyez que vous avez un pouvoir, en réalité non. Même les hommes politiques, les chefs d’État sont obligés de composer en raison des multiples intérêts en jeu. Il n’y a pas de vraie liberté, que ce soit pour un chef d’état ou un leader du peuple. Pour ce qui est de l’homme, comme tout individu, il est faible. Face à la mort, la vie est fragile ; face à la société, l’homme est faible. Le fait de reconnaître cette faiblesse permet d’être beaucoup plus humain.

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Le Penseur (Gao Xingjian, 2016) © Galerie Claude Bernard

Je critique souvent Nietzsche. Nietzsche en tant qu’homme est un malade, un fou qui ne savait même pas gérer sa propre vie. C’est sa mère et sa sœur qui s’occupaient de lui. Prendre son exemple pour en faire une philosophie de vie, c’est absurde. En revanche en tant que poète, Nietzsche est génial. L’artiste n’est pas un surhomme. Comme tout individu, il est né avec sa faiblesse. Cependant, si l’homme prend conscience de cette faiblesse, là est sa force : il connaît la limite de ce qu’il peut faire, dans quel cadre il peut réaliser ce qu’il veut, tout en gardant le contrôle. Par exemple, dans la création  artistique, l’artiste est libre s’il se dégage de tous les intérêts. Dans ce cas-là, c’est sa force. La liberté, c’est être à l’aise, comme l’oiseau. Ce que cherche l’artiste, c’est cette liberté ! Il faut vivre ainsi le plus possible. C’est le bonheur !

M.C. : Qu’est-ce qui est beau, vrai, authentiquement humain dans l’art ?

G.X. : Tout art doit être proche de la nature, sinon c’est faux. L’art ne consiste pas à saisir la nature telle quelle mais d’en capter l’essence. Si on trouve une œuvre belle, c’est parce que derrière, on sent qu’il y a l’être humain, la vie dedans, la respiration. C’est pourquoi, je critique l’art conceptuel qui, pour moi, est une pauvre petite idée. Si on l’applique pour le design, cela convient parce que c’est pratique. Il faut cette intelligence-là. Mais, quant à le considérer comme de l’art, c’est faux. Maîtriser la géométrie ou bien la mathématique, cela sert à concevoir un objet ou une machine, de la même façon en architecture, mais cette rationalité-là est loin de l’art. Car l’art finalement, c’est humain. Sans l’humain, l’art se réduit à des concepts, une rationalité, des notions, une abstraction.

Propos recueillis par Muriel Chemouny.

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Gao Xingjian à l’exposition Art Paris Art Fair (2017)

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Pour aller plus loin…

  • Retrouvez Gao Xingjian et Noël Dutrait dans un entretien vidéo réalisé en 2014 dédié à la création :  ici
  • « Dans l’atelier de Gao Xinjian », entretien réalisé en 2015 par Daniel Bergez : ici

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>>> Accédez au site de la Galerie Claude Bernard GCB-logo-Web 

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