« Marche avec la nuit » d’Olivier Germain-Thomas (éditions du Rocher, mars 2017)


Olivier Germain-Thomas – écrivain voyageur, couronné par l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre – propulse son jeune personnage, Renaud, en Inde. Terre inconnue de lui, celle-ci devient le lieu de la découverte des désirs et des plaisirs de la vie… « Marche avec la nuit » est un roman initiatique, au fil de la rivière-déesse sacrée, la Narmada…

« L’Inde apprend à recevoir des signes que l’on ne comprend pas »

« – Marche avec la nuit. – La nuit ? – Les astres, l’infini, le mystère… » (p. 46)

Renaud Frémicourt, jeune homme « protégé par sa foi chrétienne, étriqué, sensible, cultivé » – comme l’a dépeint Olivier Germain-Thomas lors de la soirée-dédicace de son livre au Centre André Malraux le 15 mai à Paris* – désire devenir moine dans un couvent de bénédictins. Le supérieur, père Irénée, voulant éprouver l’inflexibilité de la décision de Renaud, l’envoie en Inde, terre totalement inconnue de lui. Là, il rencontre Sanjana, une jeune Indienne. « […] vêtue d’un sari bleu » – renvoyant au bleu délicat de la robe de la Vierge, on apprendra qu’elle porte un enfant dans ses entrailles, fruit d’une conception énigmatique… Ils partagent des jours et des nuits. Sans être ni amants, ni époux, ni frère et sœur…

Puis un jour, Sanjana pousse Renaud à aller vers la Narmada, une des sept rivières sacrées indiennes. Il ira seul. Le long de cette rivière-déesse – située au centre de l’Inde, qui coule d’Est en Ouest, du levant au couchant -, haut lieu de pèlerinages, commence le cheminement initiatique de Renaud, assorti de son lot d’épreuves. Plusieurs rencontres  l’amènent à s’éveiller aux désirs et aux plaisirs de la vie. Des femmes, des maîtres à penser croiseront sa route… Mais, « le vrai maître est l’expérience de la vie », souligne l’auteur. Il ira jusqu’au bout des épreuves, jusqu’à commettre l’irréparable, par amour… « Ô Narmada née de l’amour/[…] Toi, messagère du Temps qui coule/ […] Ô Narmada sacrée./ Tu effaces les souillures/Tu libères de la roue de la souffrance,/Tu soulages l’univers de son tourment./Ô Narmada sacrée ! » Que trouvera Renaud au fil de la Narmada ?

« Mais une âme qui ne risque rien se chiffonne. » 

« Si opaques qu’ils soient l’un à l’autre, ils se désirent. Entre ces deux corps fabriqués par des siècles et des coutumes qui s’ignorent, leur désir est fait de filaments multiples, un désir comme un orchestre. » (p. 20)

L’amour du divin, Renaud le connaît. Mais l’amour passe aussi par la chair. Ce corps, apaisé dans le confort spirituel du monastère normand, Renaud va en mesurer en Inde la puissance des pulsions, lors de sa rencontre avec Sanjana. Image virginale, Sanjana éveille Renaud au désir, tout en se dérobant à son accomplissement charnel. Il découvre avec elle le lien de l’amour et du sacré. L’initiation ne fait que commencer pour Renaud… C’est l’enjouée brésilienne, Flavia, qui l’accomplit. Tandis qu’en divine protectrice aquatique, la Narmada veille…

La vie palpite sous la plume d’Olivier Germain-Thomas – tel un feu dévorant parfois – tous sens éveillés, dans la confusion des soupirs érotiques, des effluves de patchouli et de santal mêlées, des souffles sacrés, des rumeurs de foules religieuses, des fumées odorantes et autres poussières du monde… Les êtres passent, parfois reviennent. Sanjana disparaît, momentanément. L’amante Flavia s’éclipse, pour un temps, avec son beau brahmane dans un temple consacré au Lingam pour des séances érotiques acrobatiques sous la protection de Shiva. Il noue une amitié sans ambiguïté avec Rosalinde, dont on sourit à la description savoureuse de l’Anglaise aux cheveux blancs retenus par une barrette rose « un type humain que seule fabrique cette étrange île où cohabitent elfes et marchands ». Rosalinde, minée par une douleur secrète… Ou encore – il y en aura d’autres –  un sage facétieux à la barbe noire, Ramana, perche Renaud dans une grotte afin qu’il médite… « Méditer : oublier ». Tout n’est pas dit, lisez le roman…

La nuit : les astres, l’infini, le mystère?

« L’important n’est pas comment on Le nomme mais comment recevoir Sa Présence » (p.45)

Finalement, quelle est la clé de la vie humaine ? Ne serait-ce pas vivre de toute son âme et de tout son corps la Présence divine ? La vivre en tout lieu, en toute circonstance, immergé dans les turpitudes et les épreuves du monde où s’opère le grand brassage de la vie, aussi bien que dans la méditation solitaire ?

« Comment vivre sans le besoin d’être protégé ? Était-ce là l’épreuve ? » Oser quitter son havre intérieur familier et ses routines confortables : « sortir de soi mais en partant avec soi ». Cette formule a fait écho en moi. J’ai entendu là le « Va vers toi-même » (Lekh lekha) de la Torah… N’est-ce pas risquer l’exil – le mot est présent en filigrane dans le roman sans jamais être écrit –  ? L’expérience de l’exil – ex-il physique ou psychique -, à partir de laquelle le chercheur en littérature Alexis Nuselovici  a créé le concept d’ « exiliance »** n’est-elle pas la condition, pour tout être humain, d’un vrai retour vers soi-même ?

Ne résistez-pas ! Olivier Germain-Thomas jette le lecteur, accroché aux basques de Renaud, dans les bras de la Narmada, tantôt chahuté par des ébats amoureux torrides, tantôt torturé par les affres des passions, du doute, du questionnement sur le sens de la vie… Tout humain peut vivre cette expérience. Mais le roman s’adresse aussi tout spécialement au chrétien, à travers la figure de Renaud, égrenant un chapelet de questions implicites – tels par exemple les rapports de l’âme et du corps – que tout croyant de cette obédience peut se poser lors de son cheminement spirituel.

C’est en méticuleux arpenteur de l’Inde – qu’il déflore pas à pas depuis de nombreuses années – qu’Olivier Germain-Thomas partage avec ses lecteurs sa fascination et son amour pour cette terre, sa spiritualité intense, ses débordements sensuels, les étonnements qu’elle suscite… Et fustige ses macaques violemment chapardeurs !

N’oubliez-pas : « Une âme qui ne risque rien se chiffonne » !

>>> Pour vous procurer le roman : éditions du Rocher

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* Organisée par La Fédération Française de Hatha Yoga.

** Voir son article : « Exiliance : condition et conscience « , en libre accès.

Olivier Germain-Thomas dédicace « Marche avec la nuit » au Centre André Malraux (Paris 6e), le 15 mai 2017 (©Muriel Chemouny 2017)

Biographie

Olivier GERMAIN-THOMAS  est écrivain et fut longtemps chroniqueur à France Culture. Docteur en philosophie, il a publié des romans, des essais et des livres de voyage principalement sur l’Asie. Il a reçu plusieurs distinctions littéraires.

Bibliographie sélective

Parmi ses principaux ouvrages : La Tentation des Indes (Gallimard, 2011),  En chemin vers le Bouddha (Albin Michel, 2001), La traversée de la Chine à la vitesse du printemps (éditions du Rocher, 2008), Le voyage des Indes (Imprimerie nationale, 2003 ; avec les photographes Roland et Sabrina Michaud), Un matin à Byblos (éditions du Rocher, 2005), Le Bénarès-Kyoto (Gallimard, 2009), Marco Polo (Gallimard, 2010), Asies (éditions Signatura 2010), Empreintes du sacré (éditions La Martinière, 2012 ; avec le photographe Ferrante Ferranti) ou Manger le vent à Boroboudour (Gallimard, 2013).

Par ailleurs il écrit régulièrement pour la revue de voyage Ultréïa! aux éditions Hozhoni.

Il est membre du comité scientifique des  Rencontres d’Aubrac, festival littéraire et artistique organisé par Francis Cransac, et y intervient depuis de nombreuses années. Depuis 2009, il coorganise également – avec Kiran Vyas, fondateur de centres de yoga et d’ayurveda « Tapovan » – les rencontres littéraires de Tapovan en Normandie, autour de l’Inde.

 

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