« Destinée d’une jeunesse, Saïgon 72-75 » par Nguyen Nguyen Ky (Au Pays rêvé, 2016)


Nguyen Nguyen Ky nous convie dans Destinée d’une jeunesse, à remonter le temps au cœur de la guerre du Vietnam : Saïgon, entre 1972 et 1975.  Son nouveau récit autobiographique, publié aux éditions Au Pays rêvé, est la suite à rebours du premier volet publié en 2013 qu’il avait consacré à l’après 1975, Saïgon, après 75. Une histoire oubliée (éditions L’Harmattan). Aboutissement d’un long processus de résilience chez l’auteur pour raconter ses « trois vies » : son enfance saïgonaise, son adolescence brisée, son exil en France…

« Cet ouvrage décrit Saïgon, ma ville, sa culture, mon lycée, « l’espace des émotions » des êtres que je côtoyais ainsi que leur vie et leur évolution au rythme de cette guerre jusqu’à la fin ».

destinee-d-une-jeunesse-saigon-72-75Archéologie du souvenir

C’est dans une brasserie de Bordeaux que le récit de Nguyen Nguyen Ky prend forme aujourd’hui. Grouillante de vie, rock’n’roll avec ses murs tapissés de pochettes de vinyles d’Elvis auxquels s’accordent les habits noirs et les casquettes roses bonbon du personnel, elle devient pour Nguyen son havre de lecture, de restauration et d’écriture : « Je me sens chez moi ». Très vite, au fil des week-ends, devenu un habitué du lieu, il sympathise avec Jeff, un des serveurs, plaisante volontiers avec les autres membres de l’équipe, comme Lili, tous très jeunes, le renvoyant à sa propre jeunesse. « […] Chaque mouvement dans la salle, les odeurs, les éclats de rire éveillent un écho du passé ».

Alors commence son travail de fouille. Trouver les mots pour dire enfin ce qui fut longtemps indicible, laisser couler le langage pour reprendre le cours de la vie, en paix avec soi-même : « Je commence à rédiger mes premières phrases. Un bonheur fort et surprenant m’envahit devant des mots absents depuis si longtemps, plus de trente-cinq ans,  traduisant à cet instant des sentiments troublants par rapport aux jeunes d’alors, avec leur destinées et leur folles envies de mordre la vie ». Les figures aimées familiales, amicales, apparaissent puis disparaissent, souvent trop tôt, dans l’exil ou dans la mort… L’évocation du passé est-elle si douloureuse et si intense qu’elle fasse chavirer Nguyen dans le coma et qu’il déclare un diabète en pleine écriture de ce livre ? La médecine actuelle le dit.

1969, dernier noël de son père

Son père introduit le récit de jeunesse au Vietnam en 1969, à Saïgon*, alors que Nguyen est âgé de dix ans. Un de ses frères ainsi que ses sœurs ont déjà quitté le pays, fuit la guerre, qui en France, qui aux États-Unis. Son père, gravement malade de la tuberculose, sentant sa fin toute proche, lui confie, à l’occasion d’un déjeuner peu avant la fête du Têt, des pans de sa vie, ses regrets, son patriotisme, son ambition excessive aussi… avec ses revers lorsqu’il est limogé de l’ancien gouvernement présidé par Ngo Dinh Diem, démis de ses fonctions de sous secrétaire de l’industrie chargé du développement de la culture du caoutchouc et de son exportation, pour se voir attribuer un poste de consultant privé dans les plantations de caoutchouc à Thu-Duc. Temps de trahison, de déception : « la haute sphère de Saïgon a été divisée par les enjeux du pouvoir et de l’argent », explique-t-il. Des amis sont emprisonnés.

Ngô Đình Diệm (1901-1963)

Ngô Đình Diệm (1901-1963)

La transmission paternelle se fait dans l’urgence. Une sorte de vade mecum pour guider son fils vers son propre destin : « Je veux que tu évites le monde de la politique. Crois-moi, c’est un milieu dans lequel tu finiras par trahir ta famille et tes amis. Tu peux aider les hommes par une autre voie, celle du savoir en poursuivant tes études sans relâche ».  Nguyen veillera à réaliser pleinement ce destin fixé par son père – prendre la voie du savoir, quitter le Vietnam – tout en intégrant, sur le conseil paternel, une composante indissociable de la vie, la souffrance : « Pour nous sortir de ce cercle cynique de vie, de ce mal être profond, apprends alors à apprivoiser cette souffrance ». Trois jours avant la fête du TêtTêt Nguyên Dán – du 3 février 1970, Nouvel an célébrant l’arrivée du printemps, son père s’éclipse définitivement. Il ne tarde pas à rejoindre le rang des ancêtres auxquels est voué un culte, seule « véritable foi » dont Nguyen se réclame : « Ils nous guident vers la lumière et nous enseignent la vie à travers nos traditions »… La famille déménage en banlieue par nécessité. Sa mère et sa tante prennent le relai du père : Nguyen à onze ans. Il passe le concours d’entrée pour les grands lycées de Saïgon avec succès et intègre le prestigieux lycée Petrus Ky (Petrus Trương Vĩnh Ký), comme boursier.

Le lycée Petrus Ky (1950)

Le lycée Petrus Ky (~1950) : Selon Nguyen, les bâtiments ont été modernisés postérieurement à ce cliché, à l’époque du président Diem (Jean-Baptiste Ngô Đình Diệm, 1901-1963), premier président de la République du Vietnam entre 1955 et 1963 . Ils n’étaient plus isolés, mais reliés par de nouveaux couloirs ou nouveaux bâtiments en L. Il y avait plus d’arbres et de jardins dans les cours intérieures. Les bâtiments centraux étaient les mêmes…

Li, son amour de jeunesse

Nguyen avait été prévenu par son père : il devra laisser ses amis, ses amours, et son pays derrière lui… « Le choix est quasi inexistant dans une existence où la misère est collective et le chemin pour parvenir à un avenir souhaité aussi difficile à gravir qu’une montagne. Si on le propose à quelqu’un, on doit aussi lui donner l’amour comme bâton pour l’aider à marcher sans trébucher sur le sentier sinueux ». L’amour, il le trouve avec Thieu Li. Cet amour de jeunesse, dont il avait fait allusion dans Saïgon après 75, prend corps précisément là. Né d’une rencontre lors d’une escapade dans les plantations de caoutchouc du père de Nguyen, il s’enracine dans l’environnement hostile de la guerre et s’affirme dans un  même combat hors les murs du lycée, fermé pour cause de guerre. Car en 1975, ils s’engagent ensemble, pour un temps, comme volontaires secouristes dans un centre médical au nord de Saïgon afin de soigner les blessés. Et puis, tel un intermède enchanté, c’est la vie à deux dans la luxueuse maison cédée par le riche cousin Hai, contraint de s’exiler aux États-Unis, devant la menace grandissante des Viêt-Cong. Pas encore l’heure de partir pour Nguyen, « pas de cette manière ». Ébranlés par la guerre, la misère, qu’ils côtoient quotidiennement auprès des blessés, Li et Nguyen trouvent l’apaisement dans ce lieu, l’emplissent de leur amour et de leur complicité : la musique, la poésie, les lectures, les séances télévisuelles avec leurs « Shows à l’américaine, les westerns ». Ils s’aiment aussi au bord du Delta, lieu de délices, où souvent Nguyen a pique-niqué en compagnie de ses amis…

Je vois par moment

Ton âme en souffrance

Sur mon corps tremblant,

Mais mon esprit caressant

Va vers ton regard absent,

Et mes mots qui s’élancent

S’effeuillent au vent,

S’envolent vers ton cœur,

Pour l’éternité.

Dans l’« espace clos » de leur amour, Li et Nguyen ont trouvé leur refuge : « Nous avions construit en peu de temps notre petit univers, notre monde dans lequel nous étions ensemble, à l’abri, pour profiter de notre amour ». Tout faire pour « rester du bon côté de la vie », tel est leur credo pour échapper à l’anéantissement

« Le Vietnam est le pays du sourire »

« le Vietnam est le pays du sourire », glisse malicieusement Nguyen. Jamais, au cœur de la violence, l’adolescent ne laisse le souffle funeste de la guerre étouffer sa vie : on se mêle aux rires ; on récite un poème de sa création ; on savoure des mets délicieux – beignets de bananes au caramel avec de la crème de coco, crabes mous, écrevisses sautées au gingembre, porc confit et autre muc hong – ; on hume les parfums de fruits mûrs et d’épices, « l’odeur est l’essence de la vie ». Le destin a conduit Nguyen dans le Bordelais, il y a une trentaine d’année, où il réside toujours – il y avait rejoint son frère aîné, désormais disparu, depuis 2016… N’est-ce pas un endroit idéal pour satisfaire un amoureux de gastronomie et de culture ? Car il apprécie la bonne chair, préparer les repas et… satisfaire ses convives ! Au Vietnam, avec Nguyen, dans ses années de jeunesse, outre ces effluves – désespérément virtuels pour nous, lecteurs ! – qui excitent les narines, parfois on s’échappe à vélo avec des amis, des rêves plein la tête, jusqu’au bord du Delta du Mékong, đồng bằng sông Cửu Long… Là, autre temps, avec l’ami Dong, on taquine les grillons dans les ronces pour extirper les plus agressifs, aptes à gagner les combats, très lucratifs pour le propriétaire du vainqueur. Ou encore, toujours avec Dong, on assiste, complices, au vol d’une pastèque par deux jeunes garçons ou comment « jouer au foot avec une pastèque » !

Nouveau monde…

1975, c’est l’expulsion définitive hors de cet espace de rêve. « La haute sphère de Saïgon avait fui ». Après plusieurs heures de route en bus de Saïgon, Nguyen et Li rejoignent le Centre de communication de Cân-Tho pour y retrouver chacun dans la ville un membre de leur famille dont ils s’inquiétaient du sort : Li, son père, haut-gradé ; Nguyen, son frère Phuoc. Les armes claquent :« Quelques échos de mortier et de roquettes firent remonter mes angoisses de manière inexplicable ». Un soldat du poste de garde, le sergent Dinh, ayant sympathisé avec Nguyen, le met clairement en garde :« Pars, quitte le pays ! Tu es jeune, refais ta vie ! Ici, après il n’y aura rien pour toi, à part des camps de rééducation. Il faut te réveiller, t’activer. Pareil pour ta copine, quoique les officiers gradés auront des moyens pour quitter le pays […] ». Son avertissement se confirmera. En 1975, Nguyen sera interné pendant deux ans dans les camps de travail, avant de rejoindre sa mère qui l’attendait en France… Quant à Li, elle suivra son père aux États-Unis. Mais avant, il y asaigon-hopital-grall-en-1951ura leur retour à Saïgon, où ils aideront encore ensemble à soigner les blessés au sein de la Croix rouge à l’hôpital Grall, jusqu’à parfois ne plus pouvoir supporter l’insoutenable.

Puis c’est la séparation, le 30 avril 1975, jour de la chute de Saïgon : « Je t’aime, à une prochaine vie ! » sont les derniers mots de Li tandis qu’elle s’éloigne de Nguyen après lui avoir remis sa lettre d’adieux… Leur route à deux s’interrompt là…

 

« La vie d’un homme est comme une goutte de pluie, certaines tombent sur une rose, d’autres s’égarent dans un égout », disait le père de Nguyen, Hoan Emmanuel NGUYEN VAN KY ( ? – 1970)

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Post Scriptum : Lorsque Nguyen m’a indiqué le patronyme de son père, NGUYEN VAN KY, je lui ai demandé pourquoi le sien propre ne comportait pas « VAN ». Nguyen m’a expliqué qu’on lui a enlevé « VAN » en représailles, à l’aéroport, alors qu’il s’exilait pour la France, pour le désigner comme apatride, persona non grata et contre-révolutionnaire. En effet, sa famille appartenait à une famille d’officier à l’époque coloniale, une famille de  mandarins du Sud, de la région Cần Thơ. Son nom est triple : « plus le nom est long plus la famille appartient à la haute sphère ». Des dix enfants de son père, Nguyen est le seul à ne pas porter le patronyme complet de NGUYEN VAN KY 

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* Hô-Chi-Minh-Ville depuis 1975.

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Nguyen NGUYEN KYNguyen NGUYEN KY  exerce une carrière universitaire à Bordeaux. Il est né à Saïgon en août 1959 où il a vécu sa jeunesse au cœur de la violence de la guerre, celle de l’offensive de 1972 aboutissant à la Conférence de Paris (1969-1973), jusqu’à la chute de Saïgon, le 30 avril 1975.

Il a publié en 2015 Saïgon, après 75. Une histoire oubliée aux éditions L’Harmattan.

 

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