« Jade. Des empereurs à l’Art déco » au Musée national des arts asiatiques-Guimet jusqu’au 16 janvier 2017


« Jade. Des empereurs à l’Art déco » présente quelque 330 objets précieux en jade au Musée national des arts asiatiques-Guimet jusqu’au 16 janvier 2017. Voyagez au cœur des multiples dimensions de la « belle pierre » – symbolique, esthétique et scientifique -, « image de la bonté » pour Confucius…

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Cette exposition restitue la pierre mythique depuis son utilisation préhistorique – quelques disques percés datent du néolithique – en passant par les jades de l’empereur Qianlong et de l’Orient islamique pour conclure par de prestigieuses créations signées Cartier ou autres joailliers Art déco et un paravent chinois de Coco Chanel.

L’empire des sens

Approchez ! Sentez la douceur de la pierre polie sous vos doigts, presque chaude… Comparez avec le bloc brut, irrégulier et rugueux. Sur ce seul présentoir sans vitre dans la première salle, on regarde mais surtout… Surprise ! on a le droit de toucher ! « Jade. Des empereurs à l’Art déco », c’est une scénographie en 16 étapes, imaginée par Maffre Architectural Workshop, que propose le Musée national des arts asiatiques – Guimet pour cet événement culturel exceptionnel autour du jade.

jade_expo_mnaag_2016On y voit la pierre mythique depuis ses origines dans ses dimensions scientifiques, symboliques et esthétiques en Chine jusqu’aux prestigieuses créations originales Art déco en Occident. L’exposition met en relief ses liens en Chine avec les figures du lettré ou de l’empereur – en particulier à travers des objets de l’époque des empereurs de l’âge d’or de la dernière dynastie impériale sino-mandchoue des Qing, en particulier Qianlong ( r. 1736-1795). Fascination pour cette pierre aux multiples couleurs et facettes que l’Empire du milieu partage aussi hors ses frontières, avec l’Orient islamique, puis l’Occident au 20e siècle où des joailliers comme Cartier en France et d’autres à Londres et à New York l’ont sublimé. Deux prestigieuses collections impériales chinoises sont rassemblées dans cette exposition exceptionnelle, aux côtés d’œuvres provenant des collections du MNAAG : l’une appartenant au musée national du Palais à Taipei, l’autre au « musée chinois » du Château de Fontainebleau.

Vous avez dit « jade » ?

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bracelet (Chine, début du 20e siècle, jadéite lavande, Museum national d’histoire naturelle, Paris)

La visite débute par une salle consacrée au travail du jade, les outils de façonnage et se poursuit par la découverte de la variété des couleurs de la pierre. Depuis le 19e siècle, le terme « jade » renvoie en gemmologie à deux minéraux distincts : la jadéite, la plus dure et la plus rare, dont la couleur varie du vert foncé au blanc en passant par la lavande ; et la néphrite allant du « vert-épinard » au blanc dit « graisse de mouton ». On apprend aussi que le terme chinois désignant le jade ne renvoie pas qu’à ces deux seuls minéraux décrits précédemment, mais que le terme recouvre une acception plus large qu’en français : « Jade » – – désigne toute « belle pierre », englobant ainsi la cornaline appelée « jade de feu », la turquoise, le cristal de roche, le lapis lazuli, entre autres gemmes dont quelques pièces sculptées sont également présentées dans cette exposition.

Coupe à eau en forme de grenade et de lotus (Chine, dynastie Qing (1644-1911), 18e-19e s, cornaline et jade d'eau)

Coupe à eau en forme de grenade et de lotus (Chine, dynastie Qing (1644-1911), 18e-19e siècle, cornaline et jade d’eau, DR, MNAAG-Guimet, 2016)

La pierre, très dure, requiert des outils particuliers pour être façonnée, dont voici quelques spécimens :

Quelques outils pour façonner le jade (DR, MNAAG-Guimet, 2016)

Quelques outils pour façonner le jade (DR, MNAAG-Guimet, 2016)

Surprenante trouvaille dans une vitrine de la première salle dédiée à la morphologie et à l’exploitation du jade, montrant que le jade n’est évidemment pas l’exclusivité du territoire chinois. Deux haches polies en jadéite découvertes en France (Morbihan) et datant du Néolithique, à voir ci-dessous : celle de gauche, à talon perforé (- 4500 avt notre ère), sous le tumulus de Tumiac dans la commune d’Arzon ; celle de droite (3500-3000 avt notre ère), de Gournava dans la commune de Pleucadeuc.

Deux haches polies (France, Néolithique, DR, MNAAG-Guimet, 2016

Haches polies (France, Néolithique, DR, MNAAG-Guimet, 2016)

 

Des jades préhistoriques et antiques chinois…

« Le maître des cérémonies religieuses rend hommage au Ciel avec le bi vert ; il rend hommage à la Terre avec le cong jaune » (Le Rite des Zhou, 4e-3e siècle avt notre ère).

Disques bi, lames, tubes (néolithique, antiquité, Chine, jade, musée Guimet, 2016)

Disques bi, lames, cong (Néolithique et Zhou, Chine, jade, DR, MNAAG-Guimet, 2016)

Une plongée au cœur de la symbolique chinoise dans cette vitrine nous renvoie à la cosmologie chinoise : les bi de forme ronde renvoient au Ciel et les cong 琮, de forme carrée à perforation cylindrique, renvoient à la Terre… La citation ci-dessus, extraite du Livre des Rites Liji 禮記, l’un des classiques fondamentaux de la culture lettrée chinoise confucéenne, apprend au visiteur que ces objets – bi et cong – étaient utilisés en Chine dans des rituels religieux antiques.

L’univers est représenté dans l’Empire du milieu sous la forme de la triade Ciel – Homme – Terre, où l’empereur, fils du Ciel – directement mandaté par le Ciel pour gouverner – et parangon de l’homme suprême, sert d’intermédiaire entre les mondes céleste et terrestre, faisant bénéficier la terre (sol) et la société humaine des influx célestes bénéfiques, harmonisateurs et civilisateurs. La triade est représentée par cette sphère ci-dessous datant de l’époque Ming (1368-1644), formée de trois anneaux – celui qui figure le monde céleste est le plus large – dont l’anneau central relie les deux autres :

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Sphère Ciel-Homme-Terre (Chine, dynastie Ming (1368-1644), jade, Musée national du Palais, Taipei)

… aux jades archaïsants postérieurs

Cong (Chine, Néolithique culture de Qijia 2300 - 1500 avt notre ère ; décors d'animaux fantastiques sculpté sous les Ming 16e-17e siècle, jade, Musée Guimet, 2016)

Cong 琮 (Chine, Néolithique culture de Qijia 2300 – 1500 avt notre ère ; décor d’animaux fantastiques sculpté sous les Ming 16e-17e siècle, jade, DR, MNAAG-Guimet, 2016)

Vase en forme de corne (rhyton) à décor archaïsant, fin de la dynastie Ming-début de la dynastie Qing, 16e-17esiècle, © RMN-Grand Palais (musée Guimet, Paris) / Thierry Ollivier

Vase en forme de corne (rhyton) à décor archaïsant, fin de la dynastie Ming-début de la dynastie Qing, 16e-17e siècle, © RMN-Grand Palais (musée Guimet, Paris) / Thierry Ollivier

A mi-parcourt, l’exposition dévoile qu’entre les dynasties Song et Ming se manifeste un goût pour les objets dits « archaïsants » – tel le rhyton ci-contre – inspirés des modèles antiques décrits dans d’anciens recueils, mais avec une interprétation plus libre sous les Ming que les imitations postérieures des Qing pendant le règne de Qianlong (r. 1736-1795). Dans l’esprit fidèle à Qianlong d’imiter l’Antiquité, on copie des objets de jade anciens : « Progressivement, je désire me mettre dans les pas de l’Antiquité, l’approcher pour retourner à l’authentique » (Qianlong).

 

Bol en jade d'époque moghole (Inde, 17e s), gravé d'un poème de l'empereur Qianlong, 1771

Bol en jade d’époque moghole (Inde, 17e siècle), gravé d’un poème de l’empereur Qianlong (1771, DR, MNAAG-Guimet, 2016)

Le goût du jade en Chine…

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Jades divers, dynastie Qing, règne de Qianlong (1736-1795) (DR, MNAAG-Guimet, 2016)

Si le jade est attaché à la figure impériale, il ne lui est pas réservé. L’élite des lettrés, dont la culture spécifique naît sous les Song (960-1279) et se développe sous les Ming (1368-1644), arbore aussi du jade sous forme d’insignes honorifiques – voyez, ci-contre à gauche, ce sceptre ruyi 如意 orné d’une passementerie -, de ceintures et autres parures, marques de leur rang et de leur pouvoir.

Les hauts dignitaires de l’État s’entourent d’objets usuels précieux et raffinés en jade telle cette coupe lave-pinceaux ci-dessous datant de la dynastie Qing, sous le règne de Qianlong (r. 1736-1795).

Coupe lave-pinceaux, jade, dynastie Qing, Musée national du Palais, Taipei, Guyu 1707

Coupe lave-pinceaux, jade, dynastie Qing, Musée national du Palais, Taipei, Guyu 1707

 

… au goût du jade en Europe

Dès le 17e siècle, des jades orientaux chinois ainsi que d’autres en provenance du monde islamique – Inde moghole, Iran, entre autres – séduisent les cours royales françaises et gagnent plus largement d’autres cours princières et royales européennes, Italie, Danemark, Espagne.

Coupe quadrilobée au dragon, Asie centrale ou Iran, 15e-16e siècle, Paris, Musée Jacquemart-André – Institut de France © Studio Sébert Photographes

Coupe quadrilobée au dragon, Asie centrale ou Iran, 15e-16e siècle, Paris, Musée Jacquemart-André – Institut de France © Studio Sébert Photographes

Une pièce exceptionnelle ayant appartenu au cardinal Mazarin témoigne de l’engouement français : une coupe sculptée dans un jade translucide très blanc, fortement prisé en Chine. Cette coupe dite « Mazarin » entra dans les collections du cardinal entre 1653 et 1661, puis un siècle plus tard dans celle de Louis XIV.

Coupe dite "Mazarin", coupe en jade dite "Mazarin" dynastie Ming 1ère moitié du 15e s, MNAAG, DR, 2016

Coupe dite « Mazarin », dynastie Ming 1ère moitié du 15e siècle, © RMN-Grand Palais (musée Guimet, Paris) / Thierry Ollivier

 

"Rosaire de l'impératrice", dynastie Qing (1644-1911), DR,

« Rosaire de l’impératrice », dynastie Qing (1644-1911), (DR, MNAAG-Guimet, 2016)

Peu glorieuse, en revanche, est l’acquisition des derniers jades par la France impériale… Le sac du Palais d’été (Yuanming yuan), perpétré en 1860 par les « puissances » française et britannique, de funeste mémoire, ardemment dénoncé comme un acte de barbarie par Victor Hugo, a gonflé de nouveaux trésors les collections de l’empereur Napoléon III et de l’impératrice Eugénie, conservés dans le « musée chinois » constitué dès 1863, au château de Fontainebleau. En témoigne (ci-contre) ce cadeau – compromettant ! – du commandant du corps expéditionnaire français destiné à l’impératrice Eugénie, constitué de colliers de cérémonies de mandarins chinois remontés en rosaire. Ça fit jaser l’opinion…

Côté Art déco

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Louis Cartier (1875-1942) [bijoutier], Maurice Coët (1885-1963) [horloger] Pendule, Musée des Arts décoratifs, Paris, © Photo Les Arts Décoratifs, Paris/Jean Tholance

Le goût pour la Chine et son jade ne se dément pas en France en ce début de 20e siècle Art déco. Le célèbre joaillier Louis Cartier (1875-1942) réalise des œuvres inédites à partir d' »apprêts », c’est-à-dire d’authentiques pièces chinoises de jade sculpté, de laque ou de pierres fines. Voici deux de ses créations – ci-contre et ci-dessous – intégrant des éléments chinois. D’une part la divinité féminine en jade blanc flanquée d’un vase et d’un chien de Fô (tous trois datant du 19e siècle) pour cette pendule réalisé en 1931 et composée de platine, or, jade, cristal de roche (cadran), onyx, néphrite (socles), diamants, perles, cabochons de turquoise, corail et d’émail de couleur turquoise et bleu foncé, rouge et noir. D’autre part, le dragon daté du 18e ou 19e siècle, rehaussé d’émaux, de métaux et pierres précieuses – or, platine, diamants, saphir, jade, émail noir -, pour cette broche créée en 1927.

Broche

Broche Dragons, Cartier Paris, 1924, Photo : Nick Welsh, Cartier Collection © Cartier

Il y a aussi cet élégant flacon de 1925 en jade sculpté, or, cabochons de saphir, émail bleu de roi et noir :

Flacon à extrait, Cartier Paris, 1925, photo : Nick Welsh, Cartier Collection © Cartier

Flacon à extrait, Cartier Paris, 1925, photo : Nick Welsh, Cartier Collection © Cartier

Coco Chanel et ses Coromandel

Et la visite s’achève par un grand paravent de « laque de Coromandel » produit sous le règne de l’empereur Kangxi (1662-1722). La technique du laque de Coromandel apparaît en Chine à la fin de l’époque Ming (1368-1644), dans la province du Hunan. Le pourtour du paravent est orné de de représentations de pièces archaïsantes, souvent des jades.

La revue « La Renaissance de l’art français et des industries de luxe » (novembre 1919) explique le goût de la France pour ces laques « exotiques » dans l’introduction de l’article intitulé « Les paravents en laque de Coromandel » :

« […] Et pourtant la Fantaisie — qui devait si finement s’épanouir au siècle suivant — se glissait dans l’ameublement, dès cette époque, par une voie détournée qui fut l’Exotisme.

L’Exotisme, c’est-à-dire la Chine et le Japon, contrées longtemps fabuleuses et qu’avaient vaguement décrites les premiers missionnaires jésuites (vers 1581) : ces deux pays, et non pas d’autres (sinon quelques vagues turqueries), parce que les communications étaient difficiles à cette époque, les champs d’exploration restreints, et aussi parce que le goût européen et surtout le goût français, n’auraient pas toléré des produits artistiques frelatés ou ridicules […]. » (voir l’intégralité de l’article numérisé sur Gallica – BnF (pp. 484-492))

Coco Chanel n’échappe pas à cette contamination « exotique » chinoise et, en fervente admiratrice des Coromandel, elle en tapisse les murs de ses appartements :

« J’aime les paravents chinois depuis que j’ai dix-huit ans… J’ai cru m’évanouir de bonheur quand, pour la première fois, en entrant chez un marchand chinois j’ai vu un Coromandel… Les paravents, c’est la première chose que j’ai achetée… » (Chanel Solitaire de Claude Delay, Gallimard, 1983, p.12)

Elle en aurait possédé 32, selon ce que nous apprend encore le site Chanel News : « Son appartement du 31 rue Cambon en renferme huit qu’elle n’hésitait pas à détourner de leur fonction première : elle en habillait les murs comme du papier peint, ou les déployait pour structurer son espace intime. »

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Les murs de l’appartement parisien de Coco Chanel recouverts de panneaux en laque de Coromandel

 

Cultiver le bien en contemplant le beau…

A l’heure où Confucius – Kongfuzi – est l’une des marques identitaires majeures de la Chine, on ne peut déroger à la convocation du sage, quand celui-ci exalte – à la suite des Anciens – les qualités du jade auquel il associe la vertu morale du Bien. Or du Beau au Bien, il n’y a qu’un pas en Chine ancienne, que vous allez franchir en vous rendant à cette exposition. Et vous serez comblé, les yeux réjouis, le cœur apaisé par tant de raffinement, tel l’empereur Qianlong – « despote éclairé », mais despote quand même ! – contemplant son cabinet de curiosités miniature…

Cabinet de curiosités miniature

Retour en arrière !

Un linceul de jade – une pièce exceptionnelle – avait été présentée l’an dernier lors de l’exposition  » Splendeur des Han » dont celle de cette année sur le jade se veut le prolongement, m’a confié Claire Delery, conservatrice du patrimoine au département Chine du MNAAG. Le linceul, confectionné à partir de centaines de plaquettes de jade reliées par des fils d’or, était censé préserver le corps de la défunte et lui permettre l’immortalité. Pour en savoir plus sur cette exposition, je vous renvoie à mon article « Splendeur des Han, essor de l’empire céleste »

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>>> Retrouvez la présentation de l’exposition sur le jade par Guy Boyer, sur Radio Classique

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