« Le Monde est mon langage » : Alain Mabanckou à la Maison de la poésie


A la Maison de la poésie le 14 septembre 2016, Alain Mabanckou est venu présenter à Sophie Joubert, animatrice de la rencontre, Le Monde est mon langage, récemment publié aux éditions Grasset : « Le monde est constitué de l’addition de toutes les périphéries »…

 

"Le Monde est mon langage" : Alain Mabanckou en conversation avec Sophie Joubert à la Maison de la poésie, le 14 septembre 2016

Le Monde est mon langage (Grasset, 2016) : Alain Mabanckou en conversation avec Sophie Joubert (Maison de la poésie, 14 septembre 2016, ©Muriel Baryosher-Chemouny 2016)

Le Monde est mon langage : une « autobiographie capricieuse »

Le Monde est mon langage est une « autobiographie capricieuse », selon les mots d’Alain Mabanckou : c’est tout à la fois « un récit, une explication de texte, des interviews, etc. » L’écrivain franco-congolais – professeur de littérature à UCLA (University of California, Los Angeles), professeur invité au Collège de France  – serait-il un « capricieux » au sens où il pratiquerait la « philosophie du caméléon » ? Il affirme qu’il s’est enrichit de toutes les rencontres qu’il a pu faire au long de sa vie : aussi bien des célébrités intellectuelles et littéraires – Dany Laferrière, Douglas Kennedy, J.-M. G. Le Clézio, Sony Lab’ou Tansi, Suzanne Kala Lobé, parmi tant d’autres, – qu’ un « clochard céleste » croisé à La Nouvelle-Orléans… Il témoigne qu’il « se sent chez lui aussi bien à Pointe Noire que dans le 18e arrondissement de Paris » à Château-Rouge, fief de son styliste « Jocelyn le Bachelor », « figure emblématique du milieu de la Sape (Société des ambianceurs et des personnes élégantes) », et que l’on découvre être l’acteur principal du dernier chapitre de son livre.

Une anecdote : Le Clezio, les marcassins ou l’initiation aux silences…

Insolite et drôle, j’ai retenu de cette soirée notamment la rencontre que nous a narrée A. Mabanckou avec Jean-Marie Gustave Le Clezio, en 2005. A la demande de ce dernier, A. Mabanckou le rejoint chez lui, rue Jacob en face des éditions du Seuil, à Paris. Puis tous deux se dirigent vers le Jardin du Luxembourg… Là, un silence pèse pendant la promenade, quand finalement J.-M. G. Le Clezio le rompt par le récit de l’épisode des marcassins lâchés dans le Jardin du Luxembourg pour apprendre au roi Louis XIII à chasser ! Interloqué, A. Mabanckou ne comprendra pas cette fois les raisons de ce rendez-vous, pourtant sollicité par Le Clezio. D’autres silences émailleront leurs échanges postérieurs… Mais, « Fallait-il vraiment s’acharner à décortiquer ces silences ? Je comprenais de plus en plus la fameuse formule de Guitry : « Lorsqu’on vient d’entendre un morceau de Mozart, le silence qui lui succède est encore de lui » ».(Le Monde est mon langage, p. 19)

Une langue et un imaginaire aussi bariolés que l’arc-en-ciel

Lorsque Sophie Joubert évoque la question de la langue française, Alain Mabanckou confie que dans son enfance, le français était pour lui la langue de la colère, tel que le laissait entendre son père lorsqu’il proférait à l’égard des enfants cette menace en langue bembé : « Arrêtez, sinon je risque de parler en français ! » En revanche, quand est venu le temps de l’école, le français est devenu la « langue du baratin, de la drague », à travers les poésies de Victor Hugo, de Rimbaud, entre autres.

Aujourd’hui, « le travail se déroule à l’intérieur de l’écrivain pour écrire en français ». Quel en est le résultat ? « J’écris en français, l’accent est dans mon écriture, le rythme est congolais ». Oui, c’est un bonheur d’entendre Alain Mabanckou – en fervent défenseur du français – se délectant à malaxer la langue comme on pétrit et façonne la pâte destinée à envelopper une farce épicée et savoureuse, parfois amère aussi… Car « le français est une langue jalouse, elle efface les autres »… Cependant, évoquant la « décolonisation de la langue », A. Mabanckou affirme naturellement : « Il n’y a pas de problème avec le français »[…] Je ne suis pas persuadé que j’écris dans la langue des « maîtres » ».

« Pendant longtemps – a-t-il confié à son auditoire – je n’ai pas cru que le français venait de France. Ce n’est pas la même langue française que j’ai trouvée quand je suis venu en France. […] C’est comme si vous en aviez enlevé la substance. » Cette substance bénéficie des influences de toutes les « appartenances » car « le monde est constitué de l’addition de toutes les périphéries ». Chacune y apporte sa couleur, « la langue française la plus dynamique s’est accouplée avec les autres langues françaises ». C’est peut-être aussi pourquoi Alain Mabanckou glisse volontairement dans ses ouvrages de très nombreuses références littéraires – « Dans mes romans, il y a toujours d’autres livres qui se parlent. Dans Verre cassé sont cités trois cent à trois cent cinquante romans. » -, des ouvrages nourris de ses vies sur les trois continents qu’il a foulés, en trois espaces géographiques précis : le Congo, « lieu du cordon ombilical », « la France la patrie d’adoption de mes rêves et l’Amérique un coin depuis lequel je regarde les empreintes de mon errance » (Le Monde est mon langage, p. 12).

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Un écrivain désordonné ?

« Je ne fais pas de plan, je suis un écrivain désordonné ». Alain Mabanckou constate qu’il ne peut écrire que lorsqu’il entend une voix dans sa tête : « Parfois un seul petit mot me trotte dans la tête. » C’est alors que le fil se tisse, le fil de l’écriture, qu’il déroule : « […] J’écris les parties dans le désordre ». […] Je peux écrire un roman pendant trois mois et dix heures par jour, pour garder cette sensation que ça a été écrit d’un jet. » D’ailleurs en tant que lecteur, il n’aime pas sentir de rupture dans le récit, due au fait – comme il l’explique avec humour – que l’auteur est sans doute parti quelques jours en vacances à ce moment-là !

 

Le Monde est mon langage (dédicace)

 

S’il fallait retenir une phrase du Monde est mon langage, je choisirais – aujourd’hui ! – celle-ci : « Féconder un humanisme où l’imaginaire serait aussi bariolé que l’arc-en-ciel ». Je vous invite à visiter cet univers « capricieux » d’Alain Mabanckou, gorgé de la force de vie puissante et spontanée de l’écriture dans ses multiples manifestations foisonnantes et bigarrées !

Bonne lecture !

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>>>Présentation du livre sur le site de la Maison de la poésie :

Au début du livre, il y a une carte. Elle répertorie les lieux qu’Alain Mabanckou a visités et les personnes qu’il y a rencontrées, célèbres ou anonymes. À travers ces voyages naît le portrait d’une langue, la langue française, partagée, aimée, célébrée ici par l’auteur – né en République du Congo, enseignant aux États-Unis et récemment élu au Collège de France –, qui n’a cessé de voyager et de « prêter l’oreille à la rumeur du monde ».

« Je considère les rencontres insolites, les lieux, les voyages, les auteurs et l’écriture comme un moyen de féconder un humanisme où l’imaginaire serait aussi bariolé que l’arc-en-ciel et nous pousserait à nous remettre en question », explique-t-il en introduction.

Un livre à dévorer, un langage à écouter, pour donner sens à notre monde.

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