« De l’exil : un long processus de réparation » (3)


Poursuivez la lecture de l’article (3) intitulé « De l’exil : un long processus de réparation », publié initialement dans la revue Peut-être (n°7, 2016) sous un autre titre « Exil et réconciliation : autour de la notion hébraïque de réparation, tiqoun תיקון »

[Accédez à l’article précédent…] Pour résumer, on est donc en présence, dans le récit de la Genèse, d’un double mouvement d’expulsion et d’exil dans le monde matériel de la réalisation ou monde des phénomènes avec cependant, conjointement, la promesse de « retour », telle qu’elle a été donnée au patriarche Jacob, alors qu’il repose en état de songe sur la montagne. Ce « retour » se fait à condition d’être en état de réceptivité et d’avoir la volonté de le réaliser. C’est pourquoi, c’est en réactivant, à l’intérieur de soi, le souvenir vivant de l’unité essentielle originelle, fondement de la vie, hors du temps, c’est en le revivifiant dans la temporalité de l’exil, dans le monde matériel de la réalisation, des phénomènes, qu’il peut y avoir espoir d’alliance avec la conscience universelle, l’Aleph fondamental, dont dépend la réalisation du projet adamique, la rédemption dans le sens de restauration, en hébreu TiQOuN תיקון.

Aleph : calligraphie de Frank Lalou

Aleph : calligraphie de Frank Lalou

C’est ce que suggère Claude Vigée lorsqu’il affirme que « Privé de la conscience née de la présence secrète de l’Aleph en chacun de nous, le monde matériel est pur exil pour l’homme ; dès que cette conscience s’éveille en nous, le temps promis de la rédemption et du retour peut commencer enfin sur terre »[1]. L’éveil de la conscience renvoie à deux notions dans la pensée hébraïque liées au « souvenir », à la « mémoire ». En effet, il existe en hébreu deux verbes qui expriment de façon complémentaire le double aspect actif et passif du souvenir : c’est respectivement ZaKhOR « se rappeler», et ShaMOR qui peut se traduire par « garder ». Comme le fait remarquer Marc-Alain Ouaknin, il existe une dialectique biblique entre ces deux verbes qui apparaît notamment dans deux passages distincts mais complémentaires à propos du Shabbath et qui correspondent à deux versions différentes des dix commandements[2] : la première référence avec le verbe ZaKhOR se trouve dans l’Exode (20 : 7) avec l’injonction suivante : « Rappelle-toi le jour du Shabbath » [ ZaKhOR eth yom ha shabbat]. La seconde est dans le Deutéronome (5 : 11) : « Observe le jour du Shabbath » [ShaMOR eth yom ha shabbat]. Le Talmud précise la différence entre ces deux verbes en associant ShaMOR au cœur et ZaKhOR à la bouche, au « dire »[3]. ShaMOR, c’est l’aspect féminin du souvenir, c’est conserver dans un esprit de réceptivité, de fidélité, d’observance ; et ZaKhOR c’est l’aspect actif du souvenir – sens qui se confirme sous la forme ZaKhar signifiant masculin – c’est « se rappeler », c’est-à-dire actualiser le souvenir de la source de vie, à travers les paroles et les actes, pour l’inscrire dans la vie. ZaKhOR passe par la bouche, c’est la parole qui s’actualise tel le Verbe formateur, car, d’après la Genèse, c’est par le souffle sous forme de dire que se fait l’action génératrice continue du monde. Ainsi : « Dieu dit : ‘que la lumière soit !’ Et la lumière est[4] »[5]. « Dire » c’est donc « créer » dans ce contexte. Ce que l’on peut rattacher à la citation d’Emmanuel Levinas du début de cet exposé « L’Infini se passe dans le Dire […] »[6], le Dire-souffle. Les paroles de Claude Vigée prennent alors toute leur envolée dans ce contexte : « […] dès que cette conscience s’éveille en nous, le temps promis de la rédemption et du retour peut commencer enfin sur terre »[7]. L’éveil de la conscience se fait grâce au rappel actif ZaKhOR. Cette conscience, c’est l’âme divine la plus précieuse en l’homme, la NeShaMaH, qui la revêt et convoque activement la Présence divine,[8] lui redonne élan et vigueur, dans le Lieu de félicité, Lieu intime sans lieu. C’est pourquoi, celui qui « se rappelle » – au sens propre d’appeler de nouveau à soi – l’unité de son âme individualisée s’unit réellement au Divin qui l’habite. C’est en cela que consiste la « grande souvenance » dont parle le Zohar ou Livre de la Splendeur,[9] le « retour » en soi-même vers soi-même, pour soi-même »[10], le LèKh-LéKhâ[11] au Lieu de félicité sans lieu, le MaQoM, le « gîte intérieur » ou « lieu intime de la Présence » pour reprendre ces deux expressions de Claude Vigée.

C’est par cette grande souvenance, ce ZaKhOR, que s’opère, à l’échelle individuelle, l’unification intérieure fondamentale, que se reconstitue l’intégrité, à la fois source de calme et de complétude – dans la double acception de la racine hébraïque ShLM : ShaLOM, paix, et ShaLeM complet, intègre – et, à l’échelle collective, que se construit l’intégrité du grand corps que forme la collectivité humaine afin de réaliser également la paix. D’où cette exhortation de Claude Vigée aux trois grandes religions du Livre à « engendrer ensemble la paix, ce Shalom qui est, en chacun de nous, la plénitude secrète de la Présence méconnue »[12]

>>> A suivre…

__________________________

Notes :

[1] Claude Vigée, Dans le silence de l’aleph. Paris : Albin Michel, 1992, p. 31.

[2] http://www.mjlf.org/index.php?option=com_content&view=article&layout=tenoua&id=135&Itemid=229

[3] Shamor balèv ve zakhor bapé. Voir Midrash Tanna’im, Wa’etchanan 5:12.

[4] La présence du vav conversif associé au verbe conjugué au futur en hébreu indique la continuité de l’action passée qui se prolonge dans le futur, inscrivant ainsi l’action dans une permanence.

[5] Genèse 1 : 3.

[6] Emmanuel Levinas, Autrement qu’être ou au-delà de l’essence, op. cit., note 26, p. 230 : cité notamment dans l’article de Silvia Richter « Judaïsme et politique : Moses Mendelssohn au crible d’Emmanuel Levinas », Revue germanique internationale [Online], 9 | 2009. URL : http://rgi.revues.org/359.

[7] Voir plus haut, note 9.

[8] En hébreu : SheKhiNaH.

[9] Zohar, Livre de la Splendeur, livre II, § 91a.

[10] Voir aussi Marc-Alain Ouaknin, Zeugma. Paris : Seuil, 2008, p. 206 ; ibid p. 207 : « ‘ Va vers toi ’, vers toi l’homme, et non vers moi, Dieu. ‘Va vers ton humanité que tu ne pourras découvrir qu’attentifs aux autres, dans un lien de parole et de bonté’, zeugma et héssed ».

[11] Genèse 12 : 1.

[12] Claude Vigée, Dans le silence de l’Aleph, op. cit., p. 35.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s