« De l’exil : un long processus de réparation » (2)


Comme promis, voici la suite de l’article « De l’exil : un long processus de réparation », publié initialement dans la revue Peut-être (n°7, 2016) sous un autre titre « Exil et réconciliation : autour de la notion hébraïque de réparation, tiqoun תיקון »

[accédez à l’article précédent…] On comprend alors pourquoi, il pourrait s’agir, dans ce contexte, de l’évocation d’une attaque dirigée contre l’intégrité même de la constitution de l’homme, ce qui aboutit au rejet inéluctable hors du monde harmonieux intemporel de l’Eden, vers un monde inconnu, dont certains aspects peuvent être possiblement hostiles : on y rencontre de l’ordre et du désordre. Claude Vigée nomme ce monde « le désert du temps » :

Chaussée (Victor Hugo, 1850, plume et lavis d'encre brune, Maison de Victor Hugo © Maisons de Victor Hugo / Roger-Viollet

Chaussée (Victor Hugo, 1850, plume et lavis d’encre brune, Maison de Victor Hugo © Maisons de Victor Hugo / Roger-Viollet

[…] Ce qui arrive est lointain,

Profond,

Profond.

Exil de la parole, exil de la présence :

Quand le prince est absent le monde est en exil,

Chaque homme est en exil dans le désert du temps.[1]

Le sens de la vie humaine est donc désorienté à partir de cet épisode de la Genèse, à l’image de ces chiens pitoyables, patinant sur la glace les yeux exorbités d’angoisse qu’évoque Claude Vigée dans ce poème extrait du recueil Apprendre la nuit :

[…] les chiens patinent

Et nagent des quatre pattes

Sur le verglas scintillant des trottoirs,

Yeux affolés,

Exorbités,

Le croupion bas, rentrant la queue,

Courant toujours sur place,

Les oreilles ourlées rabattues dans l’angoisse.[2]

Cette désorientation pourrait apparaître fatidique, alors qu’il s’agit dans l’épisode biblique d’une conséquence d’un acte erroné. Fatidique, en apparence, car toutefois est gravé le souvenir vivant de l’unité première telle qu’elle est représentée symboliquement par la lettre « Aleph », initiale du nom de l’Adam primordial, et ce souvenir est inscrit dans les profondeurs de la conscience humaine – on pourrait même ajouter « dit », car, comme le fait remarquer le Sepher Ha-Bahir ou Livre de la Clarté à ce propos (verset 70)[3] : « Quand te viens la pensée de l’Aleph, tu ouvres la bouche. Il en est ainsi de la pensée lorsque tu penses. Elle s’étend vers l’infini sans limites. Et de l’Aleph émanent toutes les lettres. De ceci, tu vois qu’elle est au commencement. » Autrement dit, aussi, en tant que principe, car principe, commencement est en hébreu le même mot que tête – RoSh –, « c’est pourquoi il est dit – ajoute le Bahir – « Et YHWH est à leur tête » (Michée 2 : 13) ». J’ajouterais, tout comme il est à la tête et dans la tête de Jacob et des autres patriarches… D’une certaine façon donc, l’âme humaine est « programmée » – sans idée de déterminisme, c’est sa raison d’être – pour reconquérir l’Eden perdu, reconquérir l’unité perdue, non seulement en lui-même – pôles masculin et féminin –, mais aussi entre l’homme et la femme, de façon à réaliser le LaHaSoTh c’est-à-dire prolonger le projet adamique de création continue.

Pour résumer, on est donc en présence, dans le récit de la Genèse, d’un double mouvement d’expulsion et d’exil dans le monde matériel de la réalisation ou monde des phénomènes avec cependant, conjointement, la promesse de « retour », telle qu’elle a été donnée au patriarche Jacob, alors qu’il repose en état de songe sur la montagne. Ce « retour » se fait à condition d’être en état de réceptivité et d’avoir la volonté de le réaliser. C’est pourquoi, c’est en réactivant, à l’intérieur de soi, le souvenir vivant de l’unité essentielle originelle, fondement de la vie, hors du temps, c’est en le revivifiant dans la temporalité de l’exil, dans le monde matériel de la réalisation, des phénomènes, qu’il peut y avoir espoir d’alliance avec la conscience universelle, l’Aleph fondamental, dont dépend la réalisation du projet adamique, la rédemption dans le sens de restauration, en hébreu TiQOuN. C’est ce que suggère Claude Vigée lorsqu’il affirme que « Privé de la conscience née de la présence secrète de l’Aleph en chacun de nous, le monde matériel est pur exil pour l’homme ; dès que cette conscience s’éveille en nous, le temps promis de la rédemption et du retour peut commencer enfin sur terre »[4].

L’éveil de la conscience renvoie à deux notions dans la pensée hébraïque liées au « souvenir », à la « mémoire ». En effet, il existe en hébreu deux verbes qui expriment de façon complémentaire le double aspect actif et passif du souvenir : c’est respectivement ZaKhOR « se rappeler», et ShaMOR qui peut se traduire par « garder ». Comme le fait remarquer Marc-Alain Ouaknin, il existe une dialectique biblique entre ces deux verbes qui apparaît notamment dans deux passages distincts mais complémentaires à propos du Shabbath et qui correspondent à deux versions différentes des dix commandements[1] : la première référence avec le verbe ZaKhOR se trouve dans l’Exode (20 : 7) avec l’injonction suivante : « Rappelle-toi le jour du Shabbath » [ ZaKhOR eth yom ha shabbat]. La seconde est dans le Deutéronome (5 : 11) : « Observe le jour du Shabbath » [ShaMOR eth yom ha shabbat]. Le Talmud précise la différence entre ces deux verbes en associant ShaMOR au cœur et ZaKhOR à la bouche, au « dire »[2]. ShaMOR, c’est l’aspect féminin du souvenir, c’est conserver dans un esprit de réceptivité, de fidélité, d’observance ; et ZaKhOR c’est l’aspect actif du souvenir – sens qui se confirme sous la forme ZaKhar signifiant masculin – c’est « se rappeler », c’est-à-dire actualiser le souvenir de la source de vie, à travers les paroles et les actes, pour l’inscrire dans la vie. ZaKhOR passe par la bouche, c’est la parole qui s’actualise tel le Verbe formateur, car, d’après la Genèse, c’est par le souffle sous forme de dire que se fait l’action génératrice continue du monde. Ainsi : « Dieu dit : ‘que la lumière soit !’ Et la lumière est[3] »[4]. « Dire » c’est donc « créer » dans ce contexte. Ce que l’on peut rattacher à la citation d’Emmanuel Levinas du début de cet exposé « L’Infini se passe dans le Dire […] »[5], le Dire-souffle.

>>> A suivre…

_____________________

Notes :

[1] http://www.mjlf.org/index.php?option=com_content&view=article&layout=tenoua&id=135&Itemid=229

[2] Shamor balèv ve zakhor bapé. Voir Midrash Tanna’im, Wa’etchanan 5:12.

[3] La présence du vav conversif associé au verbe conjugué au futur en hébreu indique la continuité de l’action passée qui se prolonge dans le futur, inscrivant ainsi l’action dans une permanence.

[4] Genèse 1 : 3.

[5] Emmanuel Levinas, Autrement qu’être ou au-delà de l’essence, op. cit., note 26, p. 230 : cité notamment dans l’article de Silvia Richter « Judaïsme et politique : Moses Mendelssohn au crible d’Emmanuel Levinas », Revue germanique internationale [Online], 9 | 2009. URL : http://rgi.revues.org/359.

 

[1] Extrait du poème « West End », dans Claude Vigée, Mon heure sur la terre. Paris : Galaade, 2008, p. 168.

[2] Claude Vigée, Apprendre la nuit. Paris : Arfuyen, 1991, p. 49.

[3] Sepher ha-Bahir, commentaire du Sepher Yestzirah a été compilé en Provence, sous sa forme actuelle, entre 1150 et 1200. Attribué à un sage rabbin du 1er siècle, Nehunya Ben Ha-Kanah, il constitue les premiers balbutiements de la Kabbale médiévale http://www.akadem.org/medias/documents/–3-Sefer-Ha-Bahir.pdf. Le Sepher ha-Bahir est en version intégrale en hébreu traduite en français par Gilen et consultable à l’adresse internet suivante : http://www.kabbale.eu/wp-content/files/Sefer_Habbahir.pdf

[4] Claude Vigée, Dans le silence de l’aleph. Paris : Albin Michel, 1992, p. 31.

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