De l’exil : un long processus de réparation (1)


La revue Peut-être (n°7) a publié en 2016 les actes du colloque « Tu dis pour naître » consacré à la rencontre avec Claude Vigée et son œuvre poétique et essayistique.  Voici un extrait de ma communication intitulée « Exil est réconciliation : autour de la notion hébraïque de Tiqoun תיקון« , que je publierai en plusieurs articles sur ce blog…

« Avant de commencer véritablement mon exposé, j’aimerais tout d’abord vous expliquer comment s’est produite ma rencontre avec Claude Vigée. C’est une rencontre à travers le « dire », le dire par écrit. Il s’agit d’un de ses essais que je découvre il y a environ une dizaine d’années, donc vous voyez, ma rencontre avec Claude Vigée est relativement récente par rapport à certains d’entre vous. Cet essai est intitulé Dans le silence de l’Aleph. Là, je peux dire que ce silence a résonné en moi. J’ai découvert un discours d’universalité, celui qui parle de l’humain à l’humain, qui dit l’humain exempt de toute étiquette réductrice, qu’elle soit nationale, ethnique, confessionnelle ou autre. D’ailleurs Emmanuel Levinas n’affirme-t-il pas que « L’Infini se passe dans le Dire […] »[1], en d’autres termes il se transmet dans le Dire, dans la parole vivante, pour autant que cette parole soit universelle et relayée de bouche en bouche d’après la vision hébraïque. C’est cette parole vivante et vibrante que j’ai trouvée avec joie chez Claude Vigée.

Or, dès les origines, si l’on se réfère à la Torah, cette parole n’a pas toujours été entendue, c’est-à-dire écoutée et comprise par l’homme, en tant qu’individu ou en tant que collectivité humaine, et donc sa transmission s’est faite soit avec des difficultés, soit pas du tout. Cette difficulté de transmission peut venir d’un refus radical ou d’une absence de réceptivité de la part de l’homme. Des circonstances extérieures ou intérieures à l’homme ou à la collectivité peuvent entraver cette transmission. Dans ces deux cas, c’est l’exil, un des thèmes majeurs qui traverse la Bible et les écrits de Claude Vigée, sur lequel nous allons axer notre exposé aujourd’hui.

Rappelons-nous dans quel contexte apparaît l’exil dans la Bible. Le premier chapitre de la Genèse, dans lequel est décrite la formation du monde par Elohim, s’achève au bout de six jours par la création de l’Adam primordial, être duel, mâle et femelle à la fois, deux en un (verset 27). Toute cette œuvre accomplie est déclarée par son formateur lui-même, Elohim, « éminemment bien », parfaite – TOV MeHoD en hébreu (chap.1, vers. 31) –, autrement dit conforme en tous points au plan divin harmonieux des origines. Sur cette constatation du satisfecit, Elohim se repose le septième jour, jour du Shabbath, de toute son œuvre (chap. 2, vers. 2). Une œuvre menée à « bien », mais pas achevée, car la présence de LaHaSoTh – que les vulgarisateurs pensent juste de traduire par « qu’il avait faite » –, exprime en réalité non pas une action au passé, mais l’idée d’une œuvre non achevée, qui doit se faire comme d’elle-même. Cette œuvre se prolonge à travers l’Adam, la création se poursuit de façon continue.

Pourtant, n’est-on pas surpris de voir que l’Adam, cette formation originelle « éminemment bonne », mâle et femelle à la fois, se retrouve, au deuxième chapitre de la Genèse (verset 21), brutalement dissocié en homme et femme, un en deux. Puis le couple, qu’ils sont malgré tout, est chassé du jardin d’Eden des origines. Cette expulsion du « monde clos », « jardin » baigné du flot de félicité[2] – si l’on s’en tient à ce que suggère étymologiquement Eden, flot de félicité – venant de l’Orient (MiQeDeM), source de la lumière, est la conséquence de la consommation du « fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal », dit le texte biblique. Premiers temps de l’exil, premier temps des épreuves… Projection dans un monde inconnu et possiblement hostile. C’est comme si cet épisode se répétait indéfiniment, dans l’acte de naissance même, lorsque l’enfant est expulsé hors du corps de sa mère, ce monde symbiotique protégé, cet incubateur de vie où toute nourriture est donnée, pour être projeté dans un autre monde, inconnu, possiblement hostile, lui aussi.

Silence_Aleph_Claude Vigee

Puis, pour reprendre le cours du texte biblique, après cette projection hors de l’Eden, suivent les diverses tribulations des patriarches, celles du peuple d’Israël, les épreuves, sur fond d’exil des âmes humaines qui se corrompent à de multiples reprises dans l’adoration proscrite de représentations formelles ou mentales, qu’on appelle « idoles », voire dans diverses trahisons et transgressions. Je voudrais ajouter que ce récit qui semble propre aux Hébreux est en réalité une histoire exemplaire qui déborde le cadre occidental et concerne l’histoire de l’humanité tout entière, au même titre que les autres grands textes mythiques tels que les Védas et le Mahâbhârata, la Bhagavad-Gita pour l’Inde, l’Odyssée pour le monde grec, l’Avesta pour le monde persan, entre autres. Je retiendrai essentiellement dans ces tribulations des patriarches celle de Jacob en particulier,  patriarche des douze tribus d’Israël, que Claude Vigée appelle « le premier Juif Errant de l’exil universel »[3], auquel il consacre le chapitre 3 de son essai intitulé Dans le silence de l’Aleph. Jacob, fuyant la violence de son frère Esaü qui veut le tuer, se voit finalement acculé à mener un combat avec un être peu angélique, un envoyé anonyme, aux desseins malveillants puisqu’il en sort blessé à la hanche – au côté gauche précisément, pôle symbolique traditionnel de la réceptivité –, le laissant affublé d’une claudication pour toute la vie.[4] Claudication symbolique de Jacob, mais aussi, à sa suite, celle des peuples, et déséquilibre intérieur de l’être humain. Curieuse coïncidence, lorsqu’on se rappelle que c’est aussi du côté gauche qu’a été extirpée à l’Adam, la fameuse compagne, Eve, dont il avait soi-disant besoin pour mettre fin à sa solitude, dissociation à laquelle s’ajoutera l’exil hors du jardin d’Eden. Curieux en effet, alors que l’Adam primordial – ainsi que toute l’œuvre des six premiers jours – est déclaré par son formateur « Elohim », dans les quelques versets bibliques précédents, « éminemment bon » TOV MeHoD, harmonieux, masculin et féminin à la fois. A partir de cette dissociation, où cependant le couple Adam et Eve reste uni, la tragédie se poursuit avec la consommation du fruit défendu généré par l’arbre de la connaissance du bon et du mauvais, autrement dit l’arbre des expérimentations, coexistant cependant avec l’arbre central de vie. Le poison est dans le fruit. « Où es-tu » ? demande Dieu à l’Adam, et l’Adam de répondre, comme naïvement, s’être caché parce qu’il est nu, si l’on se réfère aux traductions courantes de la Genèse. Interrogation divine qui semble totalement saugrenue de la part du Verbe formateur biblique omniscient, omnipotent, ubiquitaire, qui supposerait donc qu’il ignore où est sa propre créature, celle qu’il a formée ? Sauf à penser autrement, au niveau symbolique cette fois, qu’en réalité, par cet acte de consommer de l’arbre du bon et du mauvais, le couple Adam et Eve se trouve acculé à emprunter la voie aléatoire des expérimentations, dans l’ignorance des conséquences, pour le meilleur ou pour le pire. Le couple se trouve donc coupé à cette heure de la voie centrale symbolisée par l’arbre de vie planté au milieu du jardin ; il est de ce fait éloigné de son origine, et par là-même de son formateur. La question posée à l’Adam « Où es-tu ? » prend alors tout son sens au niveau symbolique et pourrait se paraphraser par « je ne te trouve pas parce que tu as été coupé de moi, de ton origine divine, et tu es momentanément perdu pour moi », comme si la chaîne originelle de l’alliance entre le divin formateur et sa formation adamique avait été rompue.[…] » (©Muriel Chemouny, 2016)

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Notes :

[1] Emmanuel Levinas, Autrement qu’être ou au-delà de l’essence. La Haye : Nijhoff, 1978, p. 230.

[2] Sur l’Eden, voir mon article publié sur le blog https://voyageintemporel.wordpress.com/2014/06/25/jardin-eden_jardin-des-genes/. Cet article a été rédigé à partir de ma conférence intitulée « L’Eden, un monde de délice suprême des kabbalistes et des taoïstes », donnée à l’occasion des 18es Rencontres littéraires d’Aubrac consacrées aux « Imaginaires de l’Eden » (voir la vidéo en accès libre sur le site des Archives Audiovisuelles de la Recherche (Fondation Maison des Sciences de l’Homme, Paris), à l’adresse suivante : http://www.archivesaudiovisuelles.fr/FR/_video.asp?id=2289&ress=7580&video=147666&format=108 )

[3] Claude Vigée, Dans le silence de l’Aleph. Paris : Albin Michel, 1992, p. 47.

[4] A propos de cet envoyé anonyme, sans visage, Samaël (esprit d’Esaü) voir David Banon, Héritages d’André Neher. Paris : Editions de l’Eclat, 2014, p. 35.

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