« Lettres noires : des ténèbres à la lumière » : Alain Mabanckou annonce la couleur au Collège de France


Premier écrivain titulaire de la chaire « création artistique » au Collège de France, l’écrivain franco-congolais Alain Mabanckou a donné, le jeudi 17 mars 2016, la leçon inaugurale de son cycle d’enseignement consacré à la littérature africaine francophone : « Lettres noires : des ténèbres à la lumière ». Prochaine rencontre prévue le 29 mars…

 

>>> La leçon inaugurale au Collège de France, le 1 mars 2016 (cliquez sur la photo)

Alain Mabanckou (Collège de France, leçon inaugurale, 17 mars 2016)

Alain Mabanckou (Collège de France, leçon inaugurale, 17 mars 2016)

Alain Mabanckou à la maison de la poésie (14 mars 2016)

« Quand j’ouvre Le Monde, c’est pour regarder les dessins de Plantu. J’aime la caricature », confiait Alain Mabanckou à Gisèle Sapiro à la Maison de la poésie, le 14 mars, trois jours avant sa leçon inaugurale. « On retrouve dans cette exagération nos travers. C’est ce qui fait rire qu’il faut corriger »… Faire rire pour révéler les défauts, pour réveiller la conscience… La plume romancière d’Alain Mabanckou ne s’en prive pas en exhibant le burlesque voire le grotesque pour mieux faire ressortir le tragique, l’absurdité des situations qu’il met en scène dans ses romans à la manière d’un conteur : « En réalité, je ne suis pas le romancier idéal, je suis un conteur. » Un conteur nourri par l’imaginaire bembé transmis par la figure emblématique maternelle, qu’il a mise à l’honneur lors de la soirée à la Maison de la poésie, comme vous pouvez l’entendre dans cet extrait :

« Une saison au collège » (Frédéric Joignot, Le Monde, 19 mars 2016)

Effacé le rire, lorsque l’écrivain rappelle – dans un entretien avec Frédéric Joignot, paru dans Le Monde daté du 19 marsl’histoire douloureuse de l’esclavage, du passé colonial, un passé qui a enchaîné la création littéraire africaine, laissant ses stigmates après les indépendances, comme statufiant l’écrivain noir africain dans la position de porteur d’une mission : « Du fait du passé colonial, de l’esclavage, des chaînes que l’Occident a fait porter aux Noirs, il est toujours sous entendu que l’écrivain noir africain a une mission. On ne cesse par conséquent de lui demander de témoigner de son histoire douloureuse ou de faire acte de militance. On n’exige jamais cela des écrivains blancs… », répond-il à Frédéric Joignot.

En 1917, explique Alain Mabanckou dans cet entretien, émerge le slogan publicitaire dévastateur « Y’a bon Banania » – porté par le sourire d’un tirailleur sénégalais placardé sur le paquet de chocolat en poudre familial, dont certains d’entre vous se souviennent peut-être… Je vous rappelle que l’expression « Y’a bon » ne sera abandonnée d’ailleurs qu’en 1977 ! Métamorphosé, presque réduit à sa plus simple expression, il ne reste aujourd’hui du tirailleur réjoui tenant une cuillère de Banania, boisson aux vertus énergisantes, que le visage d’un jeune noir, aux faux airs d’Aladin, bouche ouverte sur un large sourire, bol de chocolat à la main d’où s’échappe une giclée de lait blanc.

Partant de ce slogan au goût amer du cacao, Alain Mabanckou déroule le fil historique des mouvements littéraires et intellectuels noirs du 20e siècle, tout d’abord mouvement d’affirmation de la négritude des années 1930 – « un courant de pensée mettant en cause le rapport entre colonisés et colonisateurs marqué par l’hégémonie de la civilisation blanche. » Il en convoque les grandes figures telles que le Sénégalais Léopold Sédar Senghor, le Guyanais Léon Gontran Damas et le Martiniquais Aimé Césaire. Tandis que les Français découvrent portent un autre regard sur la culture noire, grâce au soutient d’artistes éminents – Picasso, Braque, etc. – le mouvement prend de l’ampleur, explique-t-il,  et en 1949, l’intellectuel sénégalais Alioune Diop fonde en France les éditions Présence africaine, toujours en activité à ce jour – vous les trouverez au 25 bis rue des Écoles (Paris 5e). On nous explique sur le site internet de la maison d’édition qu’en 1949, elle « est cet espace dans lequel, romanciers, nouvellistes, conteurs, essayistes, poètes et penseurs du Monde Noir peuvent enfin s’exprimer et voir circuler leurs œuvres. La Philosophie Bantoue, du Révérend Père Placide Tempels, qui suscite de nombreuses controverses, est le premier ouvrage publié par les Éditions Présence Africaine. »

Mais c’est en 1956 qu’est organisé à la Sorbonne le premier congrès des écrivains et artistes noirs, où l’on retrouve des Noirs américains – James Baldwin* et Richard Wright – et des francophones – le Malien Amadou Hampâté Bâ, le Camerounais Mongo Beti, ou encore l’Haïtien Jacques Stéphen Alexis. Ce congrès marque un tournant historique en donnant la parole aux Africains : « le congrès de 1956 a entériné un moment historique de reconquête de l’Afrique comme source de création. Il a valorisé une parole qui n’avait jamais été entendue, posant les jalons de la littérature africaine d’après l’époque coloniale… »

Au sujet de l’impact qu’ont eu les indépendances sur la littérature africaine, Alain Mabanckou met l’accent, dans son entretien avec Frédéric Joignot, sur ce qu’il appelle l’afro-pessimisme, ou la désillusion des Africains, qui, en lieu et place de liberté et d’autonomie, ont vu s’installer des régimes dictatoriaux et avec eux s’envoler leurs espoirs. Pour certains Africains, francophones, c’est la migration : « Dans les années 1990, la littérature qui dépeignait les dictatures passe le relais à des écrivains migrants, voyageurs, qui naviguent entre l’Afrique et l’Europe. Ils posent un nouveau regard sur la société française. »

Qu’en est-il aujourd’hui ? « Aujourd’hui, l’Africain ne peut plus se contenter de sa négritude pour définir sa place dans le monde. […] Notre intelligence se mesure à notre capacité à rencontrer les autres civilisations, à en faire une sorte d’inventaire qui nous permet de nous définir et de donner une direction à notre destin. »

C’est ce destin qu’Alain Mabanckou continue de construire en enseignant cette année « La littérature noire  : des ténèbres à la lumière » au Collège de France. La question est posée en introduction de sa leçon inaugurale : son identité. « Qui suis- je ? un « Congaulois », un Noir, un binational ? » Une manière d’invitation à questionner, chacun, notre identité, à abandonner une mue trop étroite…

>>> Prochain rendez-vous le mardi 29 mars au Collège de France de 14h à 15h (Amphithéâtre Marguerite de Navarre – Marcelin Berthelot) pour la suite du cycle de cours : « La négritude après Senghor, Césaire et Damas ».

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*Alain Mabanckou, invité au festival littéraire des 20es Rencontres d’Aubrac 2015, avait lu sa « Lettre à Jimmy, hommage à James Baldwin auteur de La prochaine fois le feu« , dont vous pouvez revoir la vidéo en cliquant sur l’image ci-dessous. Cet été encore, il sera présent en Aubrac, aux 21es rencontres d’Aubrac dédiées cette année aux « Imaginaires de l’eau » avec un texte inédit intitulé « Je suis le fleuve Congo ». Venez nombreux !

Prix et distinctions

  • Prix de la Société des poètes français, 1995 pour L’usure des lendemains
  • Grand prix littéraire d’Afrique noire, pour son premier roman, Bleu-Blanc-Rouge, 1999
  • Prix du roman Ouest-France-Etonnants Voyageurs 2005, pour Verre cassé
  • Prix des cinq continents de la francophonie 2005, pour Verre cassé
  • Prix RFO du livre 2005, pour Verre cassé
  • Prix Renaudot 2006, pour Mémoires de porc-épic
  • Prix de La Rentrée littéraire 2006, pour Mémoires de porc-épic
  • Prix Aliénor d’Aquitaine 2006, pour Mémoires de porc-épic
  • Prix Créateurs Sans Frontières 2007 (Ministère français des Affaires Étrangères), pour Mémoires de porc-épic
  • Médaille de citoyen d’honneur de la ville de Saint-Jean-d’Angély (Charente-Maritime, France), 2004
  • Chevalier de la Légion d’honneur par décret du Président de la République française, 2010
  • Prix Franco-israélien Raymond Wallier 2009 pour le roman Verre Cassé traduit en hébreu
  • Prix Georges Brassens 2010, pour Demain j’aurai vingt ans
  • Médaille Citoyen d’honneur de la ville de L’Haÿ-les-Roses, France, 2012
  • Grand Prix de littérature Henri-Gal 2012, prix attribué par l’Institut de France et remis sur proposition de l’Académie française pour l’ensemble de l’œuvre.
  • Prix Prince-Pierre-de-Monaco 2013 pour l’ensemble de l’œuvre, prix attribué par la Principauté de Monaco.
  • Finaliste du Premio Strega Europeo 2015
  • Finaliste du Man Booker International Prize 2015
  • Nommé dans la première sélection du Prix Goncourt 2015 avec son roman Petit piment (Seuil)

 

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