Souvenirs de Constantine…


Guy Ruffino, docteur en droit et études politiques, vient de publier aux éditions Müller  Souvenirs de Constantine – ville invitée au Salon du livre 2016qui fait suite à Batna*, deux ouvrages d’une série de livres-photos consacrée aux villes les plus marquantes de l’Algérie avant son indépendance.  L’abondance de documents iconographiques, de détails tant historiques que géographiques, culturels, sociologiques, font de cet ouvrage un document unique en son genre, fruit d’un long travail et d’une vraie passion… Pour les amateurs et autres collectionneurs de cartes postales !

 

souvenirs de Constantine

Constantine est invitée cette année au Salon du livre de Paris :

 « Actuellement Capitale de la Culture Arabe jusqu’en avril 2016, avec un nouveau parc d’équipements et un programme de restauration de son patrimoine, elle s’attache à promouvoir son héritage multiple et sa création contemporaine pour s’inscrire comme une destination culturelle d’avenir.»

A l’occasion de la parution de Souvenirs de Constantine, l’auteur, Guy Ruffino, m’a aimablement demandé de lui rédiger une postface, que je vous livre ici en guise de mise en bouche :

Ce livre dédié à Constantine se feuillette comme un album-photos de famille… Un brin de nostalgie se dégage d’emblée des trois illustrations d’introduction : une pensée sur une carte postale qui fleure bon les vacances, des enfants musulmans et juifs côte à côte, au parfum d’âge d’or révolu, âge de l’enfance aussi, où les chères têtes blondes et brunes posaient pour la photo scolaire dans la cour de l’école primaire…
Une fois tournée la page de l’âge d’or, la réalité que nous fait partager Guy Ruffino est tout autre. Dans quel vertige l’histoire a-t-elle plongé Constantine, qu’Alexandre Dumas comparait à une « île volante » ? Terre de conquête, prisée depuis l’Antiquité, Constantine et ses environs se sont vu tour à tour détruits, reconstruits au gré des ambitions des conquérants mais laissant aux archéologues des vestiges antiques exceptionnels, ce dont témoigne la remarquable collection iconographique d’édifices – arcs de triomphe, ponts, aqueducs et autres – présentée dans ce livre.
Constantine au visage buriné, à l’image de son climat contrasté où soufflent le chaud et le froid – intenses -, de son relief, abrupt, escarpé, et de sa population non moins hétéroclite, se montre tels ceux qui ont vécu une longue vie rude, mais forte de son histoire singulière, métissée et riche. Elle a changé plusieurs fois de nom, multiples métamorphoses dont les récits mythologiques du berceau méditerranéen sont friands, avant que l’empereur Constantin n’y imprime définitivement son empreinte : Constantine.
La mémoire de cette ville et de ses environs que nous transmet Guy Ruffino à travers la riche collection de documents iconographiques, de détails tant historiques que géographiques, culturels, sociologiques, nous renvoie à la propre mémoire de l’auteur. Candidat forcé à l’exil en son temps, comme bon nombre de ses compatriotes, au moment de la guerre d’Algérie, Guy Ruffino semble avoir surmonté l’épreuve du déracinement pour y porter le regard distancié et optimiste de celui qui a pansé ses blessures depuis longtemps. Un regard non dénué de passion même perce à travers ses nombreuses remarques très enthousiastes. L’exil, une constance du continent africain d’où partent toujours et encore des hommes, des femmes, des enfants, fuyant leur terre natale pour des raisons idéologiques, politiques, économiques, pensant trouver au bout du voyage, l’Europe, une vie meilleure, fantasmée. Souvent ils ne trouveront que la mort en mer, entre Afrique et Europe, pendant le long voyage en Méditerranée dans des embarquements surchargés censés les mener à l’ « Eldorado » européen. Il suffit de regarder les cimetières de barques de Lampedusa en Sicile…
L’architecte et romancier François Koltès, frère de l’auteur dramatique Bernard-Marie Koltès (1948-1989), a fait son cheval de bataille de la dénonciation des drames qui se déploient en Méditerranée, mettant son talent artistique et la notoriété de son nom au service d’un appel à une prise de conscience internationale de ces tragédies qui se répètent inlassablement entre les deux continents. Sur la terre sicilienne, plaque tournante de l’exil clandestin, il projette d’ériger un monument éphémère avec des barques naufragées entreposées à Lampedusa venant, entre autres, d’Égypte, de Libye, de Tunisie, etc. En mémoire des drames humains… Cette œuvre de Guy Ruffino semble relever de cet ordre-là, et participe à une forme de sublimation de son propre drame, la douleur due au déchirement que fut l’abandon nécessaire de sa terre natale. En vue de l’avenir aussi… Véhiculer l’image de l’Algérie, à travers une Constantine emblématique, berceau de culture façonnée depuis l’Antiquité, riche de ses habitants, devenue au fil du temps une « ville tentaculaire », selon les propres mots de l’auteur.
Le travail de mémoire est un long processus, une manière de voyage, auquel Guy Ruffino a donné la forme de ce second livre sur l’Algérie. Alexis Nuselovici, universitaire et spécialiste de l’exil dans la littérature – chargé, en collaboration avec Alexandra Galitzine, d’un programme scientifique les « Non-lieux de l’exil » à la Fondation Maison des sciences de l’homme dirigée par le sociologue Michel Wieviorka à Paris – a forgé le mot « exiliance », désignant l’expérience exilique, à la fois comme « condition et conscience » qui « opère tel un travail de mémoire ». François Cheng, écrivain français d’origine chinoise, membre de l’Académie française, exilé lui aussi, d’un autre continent, l’Asie, confie son expérience tel un voyage à l’intérieur de soi : « Tout vrai voyage est la transmutation d’un voyage qu’on a déjà fait en soi, un soi qui cherche à se transcender en vue d’un dépassement, d’une réconciliation »**.

*Batna, éditions Müller, Paris 2013.

**Voir François Cheng, L’un vers l’autre, En voyage avec Victor Segalen, Homo Viator, Paris, Albin Michel, 2008.

 

 

 

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