Saïgon après 75 : une histoire oubliée par Nguyen NGUYEN KY (L’Harmattan, 2015)


Saïgon après 75 : une histoire oubliée (L’Harmattan, 2015) est le témoignage de Nguyen NGUYEN KY, alors lycéen, victime de la construction d’une nouvelle ère communiste et de l’épuration de la classe intellectuelle vietnamienne… Un récit en forme de don de soi, entre souffrance et renaissance, après un long et douloureux processus de résilience…

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Nguyen NGUYEN KY est un de ces « graveurs de mémoire », tel que l’annonce le nom de la collection dans laquelle est édité son second livre chez L’Harmattan, suite d’un premier récit autobiographique La Mémoire des Âmes croisées publié aux éditions Baudelaire. Saïgon, après 75. Une histoire oubliée est le dernier volet de son histoire vietnamienne d’adolescent, le plus sensible, qu’il a tu pendant longtemps, tant la douleur de la mémoire était encore vive.

C’est la visite inopinée d’un ami, qui enclenche le déclic chez Nguyen Nguyen Ky… L’ami Franck, dont Nguyen avait fait la connaissance en arrivant au lycée en France et dont la famille lui avait fait découvrir la jeunesse française, pour son plus grand bonheur. Des retrouvailles obscurcies par la mélancolie de l’ami, accablé par les difficultés professionnelles et familiales… « Sa peine nous rapprocha », constate Nguyen. Dès lors, au fil des rencontres réitérées avec Franck, amicales et complices, les souvenirs enfouis jaillissent du pays du sourire, se libèrent par la parole, s’affichent dans ce second volet autobiographique, Saïgon, après 75, montrant « l’après-guerre, de 1975 à 1977 ».

« J’arrive enfin à évoquer l’époque qui a succédé à la fin de la guerre, celle d’une souffrance endormie dans mon inconscient, et la plus sombre de ma vie : le camp de rééducation. Là où une société entière a été persécutée, révélant la véritable image de la Révolution culturelle maoïste qui a commencé après la chute de Saïgon, le 30 avril 1975. »

Pris dans cette folie d’adultes – « on aurait dit une pièce de théâtre complètement loufoque » – l’adolescent, romantique, amoureux, sensible à la poésie, à la littérature, au théâtre, idéaliste, alors que s’impose la pensée collective unique, ne rêve que de liberté, de création, de fraternité, de paix… Tandis que d’autres, les jeunes « camarades », rêvent à la reconstruction du nouveau paradis communiste, la République socialiste du Viêtnam.

« Abandon », « trahison », « mensonge », « rééducation », « internement », « exécutions » forment les nombreuses briques de fondation de l’édifice. Dans ce chaos où « l’amour pour autrui se transforme en haine », les familles, les amis s’exilent, Nguyen songe aussi à s’exiler, vers la France, grâce à sa mère. « J’étais désormais seul dans ma ville au milieu d’un immense espace abandonné qui avait été, avant, un monde chaleureux rempli d’amour et de liberté ».

Et ce monde chaleureux rempli d’amour ne cesse de transpirer sous la plume de Nguyen, dans les pires moments de son existence, dans les camps de rééducation même où il est envoyé, au plus fort de la solitude et de la détresse. Il est âgé d’à peine 16 ans… Une main tendue, au bord du désespoir, celle d’un bonze qui l’initie à la méditation, au détachement de soi pour échapper à la souffrance ; les liens d’amitié voire de complicité, l’importance du partage, de la convivialité, lors des repas, en jouant au jeu d’échecs chinois, tout ce qui nourrit la relation, la fraternité entre les êtres humains, tout cela participe à son salut… Se côtoient sur les dalles de ciment aménagées en parcelles individuelles, les vuot biên, les « traîtres », les contre-révolutionnaires – anciens dignitaires du gouvernement, industriels, intellectuels, journalistes, artistes – tout un microcosme de l’ancienne élite saïgonaise, dont certains témoignent de leurs tribulations. Il y a Di, un ancien officier de l’armée, Minh, un professeur de lettres, Ti un calligraphe chinois, Bac Thieû un conseiller militaire du général Ky sous l’ancien Régime et Hui, un lycéen comme Nguyen… Dans l’exiguïté de l’espace du camp, la fraternité des détenus en abat les murs, en chasse « l’odeur de la mort » : « Notre amitié se construisit ainsi, petit à petit, dans à peine quatre mètres carrés », affirme Nguyen à propos de Minh.

Dans l’enfer et la violence rapportés à maintes reprises par ces témoins d’un pan de l’histoire vietnamienne, les sourires affleurent autour de mets succulents, faisant presque oublier l’absurdité et le calvaire de l’internement : porc au caramel, porc séché, riz gluant au grains de sésame, thé accompagné de fruits confits. « Notre petit monde fermé se remplissait de gaieté, de fous rires et même de nos opinions interdites. Il nous faisait oublier le malheur, le temps, la vie ailleurs… et il réchauffa nos âmes durant l’hiver ».

« J’ai quitté le Viêtnam le 2 mars 1977 », conclut Nguyen, avec une parole gravée en lui, celle de son père : « Nguyen, affronter la vie, c’est comme naviguer dans une barque à contre-courant. Si tu n’avances pas, tu recules »…

Désormais, m’a-t-il confié, il se déplace dans les lycées, « pour répondre aux élèves à des questions existentielles : le devenir, l’affrontement, les valeurs à garder pour avancer »… Transmettre, tel est le credo de ce rescapé, heureux épicurien affirmé, libre penseur, rêveur fraternel et généreux !

 

Nguyen NGUYEN KYNguyen NGUYEN KY  exerce une carrière universitaire à Bordeaux. Il est né à Saïgon en août 1959 où il a vécu sa jeunesse au cœur de la violence de la guerre, celle de l’offensive de 1972 aboutissant à la conférence de Paris, jusqu’à la chute de Saïgon, le 30 avril 1975.

Il a publié en 2010 son premier volume autobiographique La Mémoire des Âmes croisées (éditions Baudelaire) qui retrace la vie de la jeunesse de Saïgon entre 1972 et 1975, puis en 2015 Saïgon, après 75. Une histoire oubliée aux éditions L’Harmattan.

 

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