Loin des artifices de « Star Wars » : « L’étreinte du serpent », un voyage initiatique filmé au cœur de la jungle amazonienne


L’étreinte du serpent (titre original : El abrazo de la serpiente), film colombien réalisé par Ciro Guerra, est sorti en salles le 23 décembre 2015. Un voyage aux multiples facettes, au cœur de la jungle de l’Amazonie colombienne, guidé par Karamakate le chaman, dernier survivant de son peuple. Pour apprendre à rêver-vivre 2016… et les suivantes !

 

Affiche du film de Ciro Guerra : L’Étreinte du serpent (2015)

Affiche du film de Ciro Guerra : L’Étreinte du serpent (2015)

Contrairement à ce que suggère l’affiche du film, vous ne serez pas envoûté par la splendeur verte de la Forêt d’émeraude. Vous ne serez pas non plus jeté dans l’enfer permanent de la quête de l’Eldorado, hanté par la folie totale et funeste d’Aguirre, lieutenant espagnol incarné par Klaus Kinski, dans Aguirre, la colère de Dieu.

La fascination est autre… Le noir et blanc plonge le spectateur dans un temps révolu et grave, bien loin des artifices regrettablement éculés de Star Wars : le temps des premiers explorateurs de l’Amazonie colombienne. Deux ethnologues en particulier, au début du 20e siècle, dont l’expérience de chacun, rapportée dans leur journal, a inspiré le réalisateur colombien Ciro Guerra pour le scenario de son film de fiction : un allemand, Theodor Koch-Grünberg (1872-1924), et un américain, l’ethnobotaniste Richard Evans Schultes (1915-2001). Grünberg perdra la vie pendant son expédition en raison d’une malaria foudroyante.

C’est en des termes laudatifs que Theodor Koch-Grünberg témoigne, en 1907 dans son journal, son admiration devant ce que l’on devine être la richesse humaine et culturelle qu’il a découverte lors de sa mission dans la jungle amazonienne :

« […] la magnificence du spectacle auquel j’ai pu assister pendant ces heures surnaturelles fut telle qu’elle me semble impossible à traduire en des mots qui puissent faire entendre à d’autres la teneur de sa beauté et de sa splendeur ; tout ce que je sais c’est que, comme tous ceux pour qui le voile épais qui les aveuglait s’est levé, quand je suis revenu à moi, j’étais devenu un autre homme. »

 

Dans L’Étreinte du serpent, toute cette richesse tient en un seul homme, un Indien, unique survivant de son peuple : le chaman Karamakate. Le film alterne entre deux temps de son existence – sa jeunesse et sa vieillesse – marqués par sa rencontre avec deux ethnologues – Theodor et Evan – séparées par une quarantaine d’années d’intervalle. Va et vient entre ces deux temps, où finalement les deux ethnologues, leur singularité, semble se confondre dans le regard du chaman en un seul et même être : l’homme blanc.

Antonio Bolivar et Nilbio Torres

Karamakate jeune (Nilbio Torres) et âgé (Antonio Bolivar)

 

Une vie, celle du chaman : deux temps, deux rencontres

"L'étreinte du serpent" : Karamakate le chaman (Nilbio Torres, 2015)

Le premier contact de Karamakate – jeune – avec Theodor, l’ethnologue allemand, se fait dans la jungle – le film est tourné dans celle du Vaupés, une des rivières du bassin de l’Amazone. Campé sur la berge, opposant un corps extrêmement robuste de guerrier, Karamakate, solitaire depuis que son peuple a disparu décimé par les colons, accueille froidement la pirogue où est embarqué Theodor accompagné d’un Indien dont la vêture à l’occidentale trahit sa connivence avec le Blanc. Theodor est mourant… Karamakate a la réputation de pouvoir guérir les maladies grâce à sa connaissance des plantes de la forêt, mais refuse d’aider un Blanc.  Sauf que Theodor, dans un sursaut vital, le convainc du contraire en lui apprenant qu’il peut le conduire vers des membres de son peuple demeurés dans la forêt. L’odyssée des trois hommes commence alors, à la recherche du peuple et d’une mystérieuse plante sacrée curative, la yakruna

L’équipée remonte le cours sinueux de la rivière, par étapes, au cœur de la jungle inquiétante et bruyante, d’épreuves en épreuves, de rencontres en rencontres, les plus folles parfois – des microcosmes religieux où un moine maintient sous son joug une communauté d’enfants indiens et les oblige à se flageller pour faire pénitence ou encore un faux messie qui pratique l’eucharistie en offrant son propre corps à ses adeptes ; est évoquée aussi l’exploitation effrénée des hévéas pour leur précieux caoutchouc. Au fur et à mesure du voyage, le Blanc se voit imposer par le chaman une ascèse pour se préparer – corps et esprit – à l’ingestion de la yakruna avec l’obligation de se dépouiller des reliquats de son monde… Insupportable pour Theodor, qui transgresse un des interdits… et faute de laisser ses oripeaux, y laisse sa peau !

Evan et Theodor comme un seul et même être intemporel : le Blanc

el-abrazo-de-la-serpiente

Se superpose à ces pérégrinations de Karamakate jeune avec le Blanc, l’autre volet de cette odyssée humaine, avec le chaman cette fois âgé. Une quarantaine d’années ont passé depuis sa rencontre avec Theodor, le premier ethnologue. C’est Evan, l’ethnobotaniste américain qui, à la suite de Theodor, vient en mission dans la jungle à la recherche de la plante sacrée la yakruna. A bord de sa pirogue, il y rencontre à son tour Karamakate alors que celui-ci, pieds dans l’eau devant un rocher, retrace les contours d’une peinture rupestre ancestrale en partie effacée, dont il a oublié la signification. Karamakate a perdu la mémoire : il n’est plus qu’un « chullachaqui« , une coquille vide, sans âme… Tous deux vont s’engager à nouveau sur le fleuve, en quête de la yakruna, la plante sacrée.

Karamakate au contact d’Evan va recouvrer sa mémoire en même temps qu’Evan se délestera du savoir de son monde – les valises de documents et carnets de voyage embarqués dans la pirogue – pour pénétrer au cœur de la forêt, et surtout au cœur de lui-même… lors de l’ultime voyage chamanique, jusqu’à l’Origine des choses, symbolisée par l’anaconda : l’étreinte avec le serpent.

Et au cœur de la forêt : mémoire et transmission…

Il semble que les questions de mémoire et de transmission soient centrales dans le film. La transmission par Karamakate de son savoir ancestral de type chamanique a échoué avec Theodor, non pas à cause des manques de Karamakate mais de l’incapacité du Blanc – incarné d’abord par Theodor – à recevoir cette connaissance qui passait par une initiation  –  un abandon, des épreuves, une ascèse purificatrice… Le Blanc n’a pu supporter l’ascèse qui devait lui permettre de réussir l’expérience à la fois inquiétante et périlleuse d’un voyage hallucinatoire produite par l’ingestion de la yakruna, puissant psychotrope, aboutissant à l’ étreinte avec le serpent, ou le retour à l’Origine, condition de sa guérison.

Serait-ce pour cette raison, celle de n’avoir pu transmettre lors de sa première rencontre avec le Blanc l’âme vivante de son peuple, c’est-à-dire sa connaissance chamanique à travers l’expérience vécue, que Karamakate aurait perdu la mémoire ? Faute de transmission, l’âme de la forêt se serait-elle étiolée en lui ? C’est Evan, qui va réussir et connaître l' »étreinte avec le serpent », ultime étape du voyage psychédélique produit par la yakruna. Lorsqu’Evan s’éveille, Karamakate a disparu : la transmission s’est faite à travers l’homme blanc – allégorie du monde moderne – pour que celui-ci s’en charge à son tour.

A voir absolument !

J’espère si vous voyez ce film qu’il ne vous laissera pas indifférent ou ne vous décevra pas… Son « efficacité » tient à ce qu’il touche le cœur, le fait vibrer, vivre. Ses effets se poursuivent une fois quittée la toile, mais laissent cependant un goût amer… De multiples traditions, cultures, langues disent la vie, dont certains ont été étouffés par incompréhension, par mépris des traditions orales en particulier. Ce film a le mérite de mettre en valeur la profondeur de ces connaissances ancestrales authentiques, pour ne pas oublier qu’elles ont existé, qu’elles existent. Car pour faire vivre, il est nécessaire de faire connaître pour que ne s’interrompe jamais la chaîne de transmissionde boca a boca, de souffle à souffle, pour une commune respiration…

>>> La presse en parle (sélection)

Libération : «El Abrazo de la Serpiente», Amazone interdite. Parcours contemplatif et polyglotte dans la jungle (Didier Perron)

Télérama : L’Etreinte du serpent (Cécile Mury)

Vos réactions sont les bienvenues !!!

 

 

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2 réflexions sur “Loin des artifices de « Star Wars » : « L’étreinte du serpent », un voyage initiatique filmé au cœur de la jungle amazonienne

  1. J’avais très envie de voir ce film et à lire votre article, j’espère qu’il n’est pas encore trop tard. Cela me fait songer, dans un tout autre registre cela dit, aux films de l’ethnologue Jean Rouch en Afrique, tel que « Cocorico monsieur poulet » dans les années 70 je crois. Non par le ton, mais par l’approche entre le conte et le témoignage.

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