Chine. Le retour des têtes du Yuanming yuan, une victoire française (Courrier international, 2013)


(Ce support de cours est destiné aux étudiants de LEA, L2, civilisation chinoise, Paris 3-Sorbonne nouvelle)

Shi Shusi signe un article, daté du 17 mai 2013 et publié sur le site du Courrier international, dans lequel elle revient sur l’un des événements historiques majeurs en Chine : la destruction et le pillage des trésors de l’ancien Palais d’été, Yuanming yuan* (圓明園, jardin de la Clarté parfaite), résidence des empereurs mandchous de la dynastie des Qing (1644-1911), perpétrés par les troupes françaises et britanniques en octobre 1860, lors de la seconde guerre de l’opium (1856-1860).

Pillage du Yuanming Yuan 圓明園 (ancien Palais d’été, gravure de Godefroy Durand, dans "L’Illustration", 1860)

Pillage du Yuanming yuan 圓明園 (ancien Palais d’été, gravure de Godefroy Durand, dans « L’Illustration », 1860)

Victor Hugo, parangon d’humanisme, farouchement opposé à la violence de la colonisation, avait rédigé, de son exil anglo-normand, à propos de ce sac du Palais d’été, une lettre d’indignation dénonçant la barbarie des protagonistes, la France et la Grande Bretagne. Cette lettre est très célèbre en Chine, puisqu’elle figure encore dans les manuels d’histoire des lycéens, mais reste peu connue en France. Dans cette lettre, qu’il avait adressée à un capitaine britannique, le capitaine Butler, il y exprimait notamment son désir de voir un jour restituer à la Chine ses trésors spoliés par la France…

Victor Hugo

Victor Hugo (1802-1885)

Hauteville House, 25 novembre 1861

Vous me demandez mon avis, Monsieur, sur l’expédition de Chine. Vous trouvez cette expédition honorable et belle, et vous êtes assez bon pour attacher quelque prix à mon sentiment ; selon vous, l’expédition de Chine, faite sous le double pavillon de la reine Victoria et de l’empereur Napoléon, est une gloire à partager entre la France et l’Angleterre, et vous désirez savoir quelle est la quantité d’approbation que je crois pouvoir donner à cette victoire anglaise et française.
Puisque vous voulez connaître mon avis, le voici :
Il y avait, dans un coin du monde, une merveille du monde ; cette merveille s’appelait le Palais d’été. L’art a deux principes, l’Idée, qui produit l’art européen, et la Chimère, qui produit l’art oriental. Le Palais d’été était à l’art chimérique ce que le Parthénon est à l’art idéal. Tout ce que peut enfanter l’imagination d’un peuple presque extra-humain était là. Ce n’était pas, comme le Parthénon, une œuvre une et unique ; c’était une sorte d’énorme modèle de la chimère, si la chimère peut avoir un modèle. Imaginez on ne sait quelle construction inexprimable, quelque chose comme un édifice lunaire, et vous aurez le Palais d’été. Bâtissez un songe avec du marbre, du jade, du bronze et de la porcelaine, charpentez-le en bois de cèdre, couvrez-le de pierreries, drapez-le de soie, faites-le ici sanctuaire, là harem, là citadelle, mettez-y des dieux, mettez-y des monstres, vernissez-le, dorez-le, fardez-le, faites construire par des architectes qui soient des poètes les mille et un rêves des mille et une nuits, ajoutez des jardins, des bassins, des jaillissements d’eau et d’écume, des cygnes, des ibis, des paons, supposez en un mot une sorte d’éblouissante caverne de la fantaisie humaine ayant une figure de temple et de palais, c’était là ce monument. Il avait fallu, pour le créer, le lent travail des générations. Cet édifice, qui avait l’énormité d’une ville, avait été bâti par les siècles, pour qui ? Pour les peuples. Car ce que fait le temps appartient à l’homme. Les artistes, les poètes, les philosophes, connaissaient le Palais d’été ; Voltaire en parle. On disait : le Parthénon en Grèce, les pyramides en Égypte, le Colisée à Rome, le Palais d’été en Orient. Si on ne le voyait pas, on le rêvait. C’était une sorte d’effrayant chef-d’œuvre inconnu entrevu au loin dans on ne sait quel crépuscule, comme une silhouette de la civilisation d’Asie sur l’horizon de la civilisation d’Europe.
Cette merveille a disparu.
Un jour, deux bandits sont entrés dans le Palais d’été. L’un a pillé, l’autre a incendié. La victoire peut être une voleuse, à ce qu’il paraît. Une dévastation en grand du Palais d’été s’est faite de compte à demi entre les deux vainqueurs. On voit mêlé à tout cela le nom d’Elgin**, qui a la propriété fatale de rappeler le Parthénon. Ce qu’on avait fait au Parthénon, on l’a fait au Palais d’été, plus complètement et mieux, de manière à ne rien laisser. Tous les trésors de toutes nos cathédrales réunies n’égaleraient pas ce formidable et splendide musée de l’Orient. Il n’y avait pas seulement là des chefs-d’œuvre d’art, il y avait des entassements d’orfèvreries. Grand exploit, bonne aubaine. L’un des deux vainqueurs a empli ses poches, ce que voyant, l’autre a empli ses coffres ; et l’on est revenu en Europe, bras dessus, bras dessous, en riant. Telle est l’histoire des deux bandits.
Nous européens, nous sommes les civilisés, et pour nous les Chinois sont les barbares. Voilà ce que la civilisation a fait à la barbarie.
Devant l’histoire, l’un des deux bandits s’appellera la France, l’autre s’appellera l’Angleterre. Mais je proteste, et je vous remercie de m’en donner l’occasion ! Les crimes de ceux qui mènent ne sont pas la faute de ceux qui sont menés ; les gouvernements sont quelquefois des bandits, les peuples jamais.
L’empire français a empoché la moitié de cette victoire, et il étale aujourd’hui, avec une sorte de naïveté de propriétaire le splendide bric-à-brac du Palais d’été. J’espère qu’un jour viendra où la France, délivrée et nettoyée, renverra ce butin à la Chine spoliée.
En attendant, il y a un vol et deux voleurs.
Je le constate.
Telle est, Monsieur, la quantité d’approbation que je donne à l’expédition de Chine.

Victor Hugo

Des jades, datant de l’époque Qing en majorité et provenant de ce sac du Palais d’été, sont conservés au « musée chinois » du château de Fontainebleau aménagé par l’impératrice Eugénie en 1863.

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Des têtes d’animaux sculptées restituées par la France

Sur une initiative de la famille Pinault, deux têtes d’animaux sculptées en bronze – l’une d’un rat, l’autre d’un lapin -, provenant de l’ancien Palais d’été, ont été officiellement rendues à la Chine en 2013… Mais Shi Shusi s’interroge : « […] Néanmoins, les acclamations des Chinois à la récupération des têtes d’animaux du Yuanming yuan a de quoi laisser perplexe. […] ». Et de conclure sur deux questions explosives destinées à la Chine : « Plutôt que saluer la récupération de ces têtes d’animaux, ne ferions-nous pas mieux de réfléchir sérieusement au problème suivant : pourquoi les habitants de ces pays parviennent-ils à conserver dans un si bel état les objets pris à l’étranger ? De même, pourquoi Pékin a-t-elle déployé si peu d’efforts pour protéger les remparts de la ville [entièrement détruits dans les années 60] et ses demeures à cour carrée [rasées en grandes partie depuis quinze ans], alors que Paris a eu le souci de préserver l’aspect de son ancienne capitale, tout en créant des villes nouvelles, en période d’urbanisation galopante ? »…

* Voir aussi l’article de Che Bing Chiu (2000) consacré à la description du Yuanming yuan.

** Le 18 octobre 1860, quelques jours après l’entrée des troupes françaises et anglaises dans Pékin, lord Elgin ordonne la mise à sac et l’incendie du Palais d’Été de l’empereur, en représailles des tortures infligées à des Européens. Il a de qui tenir. Son grand-père avait démonté le Parthénon en Grèce en 1801…

 

>>> Pour accéder à l’article, veuillez cliquer sur l’image ci-dessous :

Chine_tetes_animaux_yuanmingyuan

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