« Tiqoun » תיקון hébraïque et « Xiuzhen » 修真 taoïste : deux conceptions de la restauration de l’unité intérieure, en miroir


« Tu dis pour naître« , titre du colloque consacré à l’œuvre de Claude Vigée, poète et essayiste, s’est déroulé les 5 et 6 juin 2015.  J’ai choisi d’extraire pour vous une partie de mon intervention intitulée « Exil et réconciliation : autour de la notion hébraïque de réparation Tiqoun ».

"Tu dis pour naître", colloque international Claude Vigée (2015)

Partant de la Bible – source d’inspiration très vive chez Claude Vigée – essentiellement des épisodes bibliques de la dissociation de l’Adam primordial, puis de la blessure de Jacob,  et dans un esprit de résonance à l’œuvre de Claude Vigée, œuvre  « à mille têtes », aux multiples facettes, j’associe, dans une même réflexion, les conceptions hébraïque et taoïste chinoise de la restauration de l’unité intérieure, « tiqoun » תיקון et « xiuzhen » 修真

 

[…] Restaurer suppose de réparer une dégradation, un dommage, celui de l’Adam primordial divisé en deux – homme et femme – au deuxième chapitre de la Genèse, puis de Jacob à l’issu de son combat avec un « homme » (Ysh) sans nom, et de l’ensemble de l’humanité à leur suite. En quoi peut bien consister cette « restauration » ? Au pire, à colmater les brèches, ce qui reste une altération ; au mieux, à rétablir à l’identique, tel qu’à l’origine. Mais dans le contexte de la Genèse, ce qui est tel qu’à l’origine s’achève avec le verbe LaHaSoTh « pour que l’œuvre se poursuive d’elle-même », ouvrant donc sur la perspective téléologique de continuation progressive du plan divin, par l’œuvre elle-même. Dans le cas du tiqoun, il ne s’agit donc pas de revenir au point de départ, mais de rétablir les conditions de cette progression continue endommagées dès les origines pour la continuer. Cette dégradation, comme nous l’avons vu dans la Genèse, s’est produite avec la dissociation de l’Adam primordial, puis avec la blessure de Jacob à la hanche par le côté gauche, pôle symbolique de la réceptivité, de l’écoute.

Mais avec Jacob se profile cependant l’alliance, apparue en songe, à l’aube, juste avant que la lumière ne se manifeste, l’alliance matérialisée par une échelle symbolique prenant appui sur un sommet de la terre, la terre humaine incarnée par ce patriarche, et qui s’élance vers le ciel, sur laquelle des messagers montent et descendent, reliant le ciel et la terre dans un double mouvement continu de montée et descente, d’aller et retour. L’alliance par l’écoute, car pour reprendre les termes de Claude Vigée, n’est-ce pas la « mélodie de l’Un » que Jacob entend, « voyant descendre vers lui l’échelle des sons angéliques en présence de YHWH » ? Il « entend chanter l’Aleph rayonnant de l’infini incommensurable »[1].

Afin de poursuivre cette réflexion sur la réparation, la restauration du point de vue hébraïque, il me semble intéressant de nous tourner vers l’Extrême-Orient, dans un esprit transversal, en particulier en explorant la pensée chinoise antique telle que l’exprime le maître Zhuangzi à l’origine du courant taoïste. En effet, l’un des préceptes fondamentaux dont il est l’initiateur consiste à « restaurer-cultiver » le vrai en soi-même[2]. Le sinogramme xiu  possède la triple acception en chinois de réparer ou restaurer, de cultiver ou entretenir, voire même d’orner, de parer, avec l’idée sous-jacente, là-aussi, dans un contexte de spiritualité de l’intériorité, d’une dégradation à l’intérieur de soi, en particulier celle du souffle primordial, qui s’épuise dès la naissance et qu’il s’agit d’entretenir. En effet, le souffle primordial – c’est ainsi que la tradition chinoise désigne la part originelle, unique et vraie, authentique, d’un individu, transmise au fœtus par le père et la mère –, s’épuise au fur et à mesure que la vie se consume au contact du monde phénoménal jusqu’à la mort. C’est à partir de lui que sont engendrés les autres souffles dont l’être humain est entièrement composé – car tout (êtres et choses) est « souffle » ou « énergie-matière » dans la vision chinoise, des souffles plus ou moins condensés, les uns plus légers, purs et lumineux, les autres plus denses et grossiers. C’est pourquoi, dans la perspective taoïste, il convient de restaurer-cultiver dans le corps ce souffle vrai, unique, en régénérant les souffles légers, purs et lumineux voire en purifiant les plus grossiers et denses, par un certain nombre de pratiques psychophysiologiques – on pourrait dire mystiques – visant à les réunir de façon à former un embryon d’immortalité indivisible, autrement dit en termes plus généraux à restaurer l’unité intérieure.

Certains maîtres taoïstes bien postérieurs à Zhuangzi mais s’y référant, comme Wang Chongyang (1113-1170) en particulier au XIIe siècle, désignent le lieu de ce souffle unique, dans un contexte de spiritualité intérieure, comme « le point », « le point qui est au milieu [de mon être] », « le point [authentique] du cœur » (xinlingdian), « point du commencement originel » (yuanshu yidian) ou encore « maître intérieur », « maître éclairant », identifié au vrai maître de l’homme[3]. C’est pourquoi, il convient pour Wang Chongyang de « vénérer à l’intérieur, le maître de lumière pour faire apparaître la joie authentique »[4]. A voir ces désignations, on pourrait presque dire que les kabbalistes ont eu la même inspiration – peut-être ont-ils vécu une expérience semblable ? –, sans aucune nécessité de contact entre les cultures. Car la voie de l’unité, du vrai, l’authentique voie du milieu, n’est-elle pas unique par essence, n’est-elle pas universelle, même si les voix singulières qui la portent de bouche en bouche sont diverses et dispersées dans l’espace et dans le temps ? […]

* Les actes du colloque avec l’intégralité de ma communication seront publiés dans la revue « Peut-être » n°7 (janvier 2016) grâce à Anne Mounic (Université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle), présidente de l’Association des amis de l’œuvre de Claude Vigée.

_____________________

Notes :

[1] Claude Vigée, Dans le silence de l’Aleph. Paris : Albin Michel, 1992, p.53-54.

[2] Le terme chinois traduit par « cultiver le vrai » est xiūzhēn.

[3] Voir Pierre Marsone, Wang Chongyang et la fondation du Quanzhen. Paris : Collège de France, 2010, p. 365. Y sont mentionnées aussi les références bibliographiques chinoises relatives aux différentes expressions.

[4] Cité par Pierre Marsone, ibid., p. 366.

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