Le bonheur dans la joie du « oui », joie d’adhésion à la vie (suite 1)


Cette méditation sur la vie, engagée dans un article précédent intitulé « Le bonheur dans la joie du « oui », se poursuit, partie par partie. Si vous voulez lire l’intégralité dès maintenant, je vous invite à vous reporter à la revue « Peut-être » de 2015 dans laquelle il a été publié…*

[Accédez à l’article précédent] L’union harmonieuse universelle a été symbolisée dans la tradition hébraïque par quatre lettres, qu’on appelle le Tétragramme YHWH. Ainsi, la joie, le bonheur est associé d’emblée dans les Psaumes à ce Tétragramme : « YHWH est ma force, mon bouclier; en lui mon cœur s’est confié et j’ai été secouru. Aussi mon cœur est-il en joie. Par mon chant, je vais lui rendre grâce. »[1] Or, le terme hébreu qui désigne le bouclier MaGeN a la même racine que GaN, le « jardin » en Eden des origines de la Genèse. Eden désigne le flot de félicité, émané des origines, qui abreuve le « jardin », lieu non localisable, protégé – comme l’indique la racine hébraïque (LeHaGeN) –, sorte d’incubateur de vie. Ce « bouclier » est une protection qui revient à celle d’YHWH dont parle le psalmiste et renvoie à la félicité de l’Eden. Dans ce contexte métaphysique, plus réel que le mot « métaphysique » ne le laisse entendre, la vie consciente se manifeste sur la terre dans toutes les espèces, mais plus encore dans l’homme.

C’est pourquoi dans le Deutéronome injonction est faite à l’homme de choisir la vie : « J’en atteste sur vous, en ce jour, le ciel et la terre : j’ai placé devant toi la vie et la mort, le bonheur et la calamité ; choisis la vie! Et tu vivras alors, toi et ta postérité. »[2] Cependant, bien que l’injonction soit faite à l’homme de choisir la vie, de la cultiver et la faire fructifier, comme s’il était programmé ainsi, une double voie lui est offerte qui renvoie à l’arbre de la Genèse, à la fois arbre de vie et arbre de la connaissance du bon et du mauvais. Selon l’usage que l’homme fait de cet arbre, il peut être une source de vie intarissable ou bien ressembler à l’« Où qu’est-y ? » du bonimenteur, « pour le meilleur et pour le pire ». Est-ce à dire selon cette injonction que l’homme ne serait pas libre de sa décision ? Sa liberté ne tiendrait-elle pas en réalité dans le choix de s’engager dans la voie de la vie, la vie essentielle, c’est-à-dire de la réaliser pleinement ou non. Car même s’il y a programmation à l’origine, il n’y a pas de déterminisme dans la conception hébraïque de la vie humaine. S’agirait-il d’en laisser l’issue entre les mains de l’homme ? Car en d’autres termes, si sa puissance d’agir est potentiellement prête à être mise en œuvre par lui, au service de la vie, l’homme reste cependant libre de la concrétiser ou non en actes : soit il y adhère pleinement, librement, de tout son être, soit il tombe dans la voie double, discriminante, du bon et du mauvais, et contingente, celle des expérimentations et des aléas de l’existence, ce que le bouddhisme appelle « Roue du devenir », Samsara. En conséquence, plusieurs postures découlent de ce verset du Deutéronome : la voie double du bon et du mauvais comprend celle du refus, où ce refus de réaliser le programme originel peut entraîner d’un point de vue hébraïque à l’isolement d’une âme dans un être qui ne l’agrée pas ; elle souffre alors comme en exil et si cet exil se prolonge, cette âme peut dans des cas extrêmes abandonner l’homme à son triste sort. Il peut y avoir la position du doute actif par rapport aux limites des conceptions humaines ; ou encore le revers négatif, le scepticisme qui demeure dans l’indécision ou dans la négation ; et enfin l’attitude passive de celui qui subit les aléas existentiels comme une fatalité s’en remettant à un présupposé déterminisme essentiel. N’est-ce pas énoncé dans la Genèse, lorsque l’œuvre divine est accomplie – ciel, terre, astres, et l’Adam primordial dans le jardin en Eden, baigné par le flot de félicité et d’harmonie ‒, YHWH-Elohim se repose de toute son œuvre, pour qu’elle se poursuive d’elle-même, selon ce plan ? Force est de constater que le verbe LaHaSoTh à l’infinitif, littéralement « pour se faire », n’est jamais traduit comme un infinitif, alors qu’il faudrait l’entendre par cette périphrase : afin que l’œuvre continue de se faire d’elle-même. L’œuvre est « bonne » ToV dans ce monde de félicité, édénique ; tout est là, bon, en potentiel, mais il reste sa réalisation jusque dans les plus grandes densités, le LaHaSoTh. C’est pourquoi, même si l’expansion, la fructification de la vie constitue le programme dévolu à l’homme – depuis l’Adam primordial au départ –, elle ne peut se faire sans le consentement de celui-ci, son adhésion profonde, puis l’aspiration et la volonté de le mener à « bien », au sens biblique du terme, c’est-à-dire de le perpétuer en actes harmoniques. C’est le vrai « désir-incitation » qui s’actualise – RaTsoN – et émeut au plus profond le soupirant comme le dit un kabbaliste géronais : « Le but du sacrifice est d’élever le désir d’en bas pour le rapprocher et l’unir au désir d’en haut, et de rapprocher le désir d’en haut pour l’unir au désir d’en bas, afin que le désir d’en haut et celui d’en bas soient un même désir. »[3] Le sacrifice, ici, est évidemment une offrande, généralement de soi.

>>>  A suivre…

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Notes :

[1] Ps. 28,7.

[2] Deut. 30, 19.

[3] Cité par R. Isaac d’Acre, in Méirat ‘Enayim. Jérusalem : Goldreich, 1981, p. 142.

 

* La revue poétique et philosophique « Peut-être » est éditée par Anne Mounic (université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle), présidente de l’Association des Amis de l’œuvre de Claude Vigée.

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