« Propos intempestifs sur le Tchouang-Tseu » ou l’apologie du baroque par Jean Lévi


Jean Levi

Jean Lévi

Jean Lévi – sinologue (Directeur de recherche honoraire au CNRS), essayiste, romancier – ne cesse de surprendre, de chahuter, de bouleverser les idées convenues, à la manière du maître chinois Zhuangzi  (= Tchouang-tseu 莊子, IVe siècle avant notre ère), penseur hors norme de la période des Royaumes Combattants (-481- -221), dont il fait miroiter les multiples facettes de sa pensée, une pensée baroque aux mille interprétations. Un petit bijou d’intelligence et de vie… J’en ai extrait une pépite – de maître Zhuang – parmi tant d’autres, pour vous qui aimez vivre dans la « divine confusion »… La traduction du texte de Zhuangzi est de Jean Lévi :

Alors qu’il [Tchouang-Tseu] se promène dans le parc de Tiao-ling, une gigantesque pie passe au-dessus de lui sans le voir, lui effleure le front de son aile, et se pose dans le bois de châtaignier voisin. Intrigué, Tchouang-Tseu se précipite, l’arbalète à la main, pour guetter l’oiseau. Il assiste alors à une étrange scène. Une cigale, oublieuse d’elle même, tout à la joie du frais ombrage qu’elle vient de trouver, ne remarque pas la mante religieuse, qui, agrippée à un brin d’herbe, s’apprête à bondir sur sa proie sans penser, elle non plus à préserver sa vie, car le grand oiseau les avait suivis pour en faire son profit, reniant lui aussi sa véritable nature. Réalisant sa propre erreur, à la vue de la comédie des animaux tour à tour proie et prédateur qui ont failli l’entraîner dans leur ronde cruelle et vaine, Tchouang-Tseu jette son arbalète et revient sur ses pas à toutes jambes. Trop tard. Il est rattrapé et interrogé par le garde forestier qui l’a pris pour un braconnier. Revenu chez lui, en proie à un profond désarroi, il ne met pas le nez dehors pendant trois mois. Interrogé par son disciple sur son comportement, il s’explique : « Captivé par le monde des formes, j’en ai oublié ma personne. A contempler les eaux troubles, on ne sait plus se mirer dans l’eau pure » (Propos intempestifs sur le Zhuangzi, pp.75-76).

D’autres pépites viendront, à qui sait attendre…

Jean LEVI, Propos intempestifs sur le Tchouang-Tseu, Paris, éditions Allia, 2003.

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