De Baoyi 抱一 à François : François Cheng ou la réconciliation


Comme en écho à un article que j’avais consacré à François Cheng en 2008, son itinéraire d’exilé de Chine en France, sa naturalisation en 1971 avec l’adoption d’un nouveau prénom, l’académicien revient, dans un témoignage réédité aux éditions Albin Michel (novembre 2014), intitulé Assise : Une rencontre inattendue, sur la rencontre déterminante de sa vie, hors du temps, une rencontre spirituelle et charnelle, celle avec François d’Assise, sur les lieux mêmes chargés de sa présence, en Ombrie (Italie). Pour l’académicien, qui n’était alors qu’un jeune homme « en perdition » – selon ses dires -, cette rencontre fut une réconciliation… avec la vie.

C’est un court récit, pénétré de spiritualité, comme le sont toujours d’ailleurs ses essais, ses romans, ses poésies, ses calligraphies, que François Cheng nous offre, dans cette nouvelle édition (1), à nous lecteur-ami, en amoureux de la vie. Il y témoigne avec une intensité vibrante et profonde de sa renaissance spirituelle, alors qu’il était encore jeune homme, sous un autre prénom, celui de François d’Assise, se dépouillant de son prénom chinois, Baoyi 抱一 comme d’une mue trop étroite… Écorché par les vicissitudes de la vie, égaré par les douleurs de l’exil – tout à la fois exil hors de Chine et exil intérieur -, c’est lors d’un voyage à Assise en 1961, en Italie, qu’il redécouvre, dix ans avant sa naturalisation française, le sens de la vie, de sa vie, en empruntant les pas de celui qu’il surnomme « Le Grand Vivant« , François d’Assise. « Puisqu’on me parlait ici d’un saint, je voulus le connaître davantage et surtout comprendre son cheminement », explique François Cheng.

Au gré des déplacements du corps et du cheminement de l’âme dans ce lieu tout imprégné de la présence du saint, celui qui s’appelle alors encore Cheng Baoyi 程 抱一 s’emplit à nouveau de souffle vital. La métamorphose s’opère dans un va-et-vient contemplatif entre cette nature italienne, à priori étrangère, et la nature chinoise exaltée par les poètes chinois que Cheng Baoyi convoque dans sa mémoire. Étrangère ? Pas tant, puisqu’elle est animée du même souffle qu’exaltent les ermites taoïstes qui inspirent et enthousiasment l’académicien français et lettré chinois. Tout comme les souffles dans la tradition chinoise sont maintenus en cohésion et en unité grâce à la marche du Dao, le principe chinois suprême d’unification à l’œuvre dans l’univers, Cheng Baoyi – dont le prénom de naissance apparaît comme la marque d’une sorte de prédestination, car Baoyi 抱一 signifie « qui embrasse l’Unité » – va réaliser l’unification de son être, son indivi-dualisation ou dualité indivisible, ce qu’il appelle la réconciliation. N’avait-il pas affirmé à ce propos que « Tout vrai voyage est la transmutation d’un voyage qu’on a déjà fait en soi, un soi qui cherche à se transcender en vue d’un dépassement, d’une réconciliation » (2) ?

Cheng Baoyi (François Cheng)

Le lieu, la rencontre

C’est en 1961, incité par des amis, qu’il participe à un voyage de groupe, destination Rome et Assise. François d’Assise, il ne le connaît encore que par son renom, le « frère universel que tout l’Occident connaît », mais il ne mesure pas l’impact qu’il va avoir sur son existence.

Comme tous ceux qui, depuis la plaine de l’Ombrie, voient Assise pour la première fois, je fus saisi, en sortant de la gare, par son apparition dans la clarté d’été, par la vision de cette blanche cité perchée à flanc de colline, suspendue entre terre et ciel, étendant largement ses bras dans un geste d’accueil. Figé sur place, j’eus le brusque pressentiment que mon voyage ne serait pas que touristique, qu’il constituerait un moment décisif de ma vie. Je me surpris à m’exclamer en moi-même : “Ah, c’est là le lieu, mon lieu ! C’est là que mon exil va prendre fin !”

Le cadre est posé, la formulation est claire, le lieu de la rencontre est « entre ciel et terre« … Ça résonne dans le cœur chinois… « Entre ciel et terre » désigne le lieu central, la position médiane de l’homme dans la triade cosmique chinoise : le ciel en haut, la terre en bas, et l’homme, au centre, participe des deux, il est le catalyseur des souffles du ciel et de la terre. Il est donc un lieu d’exception, d' »élection » selon les termes de l’académicien, d’abord celui du double engagement de François d’Assise, à la fois spirituel et dans le monde. Mais surtout il est le lieu symbolique, en l’homme – « corps et âme engagés » – de la convergence, du recentrement, de la réconciliation intérieure, de la fin de l’exil de soi-même, en un mot de la vie. C’est pourquoi ce lieu n’est pas « un nouveau terroir qui pourrait se substituer à ma terre natale », précise d’ailleurs François Cheng. Il est de ces lieux fastes selon la géomancie chinoise, le fengshui, un site exceptionnel « censé avoir le pouvoir de propulser l’homme vers le règne supérieur de l’esprit ».

Trois endroits emblématiques vont marquer le futur François Cheng, trois espaces-étapes dans le cheminement spirituel du saint vénéré qu’il va tenter de « pénétrer charnellement » : Saint-Damien, Portioncule et l’ermitage des Carceri.

Première étape : les Carceri. Longue ascension vers l’ermitage qui désormais cache la grotte où le saint recherchait la solitude, « une radicale solitude où l’humain ne peut dialoguer qu’avec l’invisible créateur »… Une solitude toute relative, puisque, comme aime à le préciser François Cheng, on perçoit « tout un petit monde qui grouille dans les feuillages et sous les fourrés ». La vie est là, partout, riche, foisonnante, « et au sein de cette vie, nous les humains », semble s’étonner joyeusement le poète.

Deuxième étape : Portioncule. La chapelle au pied de la colline d’Assise accueille les gens qui viennent y prier et se recueillir : « C’est d’ici justement qu’il est allé à la rencontre des blessés de la vie, des déclassés, des déshérités, des déconsidérés, à commencer par les lépreux, traités comme les derniers rebuts de la société. » A maintes reprises, Baoyi s’y rend et trouve le secours dans la présence du saint, et au-delà du ciel qu’il voit, celle de la Présence des présences « qui nous donne à boire un lait autre que celui versé par la Voie lactée, le lait de compassion et de tendresse ».

Enfin troisième et dernière étape : Saint-Damien. « En ce lieu médian, à mi-hauteur de la colline, au terme d’une vie de pérégrinations et d’épreuves, il a trouvé l’exacte mesure de sa capacité humaine ». Ce lieu médian est le lieu de communion, de réconciliation : communion de François avec les créatures humaines, communion de Baoyi avec François, communion de deux spiritualités, d’Orient et d’Occident, mais plus largement communion de l’homme avec le ciel-terre… François d’Assise est au terme de sa vie, miné par la maladie. C’est là qu’il compose le « Cantique du soleil » ou « Cantique des créatures« , car il est aussi un troubadour, un poète. Tout comme Cheng Baoyi deviendra poète lui aussi.

Cette rencontre du poète admiré, d’un autre âge – et pourtant hors du temps dans sa dimension universelle – avec le futur poète reconnu, François Cheng, tient de la communion d’âme et de corps… Deux corps également souffrants, l’un par don total de soi à autrui, l’autre à cause de la maladie ; deux âmes vibrantes, toutes deux en quête d’absolu. La poésie les réunit comme lieu de sublimation de la souffrance et d’expression créatrice de la vie.  La poésie passe par l’écriture et le geste graphique même de François Cheng semble révéler les qualités du poète, car « Le trait que nous laissons sur la feuille n’est pas une simple ligne, il est l’incarnation même du souffle ». Qu’elle soit chinoise ou française, son écriture confirme – semble-t-il – une extrême sensibilité et acuité – le trait paraît vibrant -, animée par une forte aspiration spirituelle – certains traits sont comme étirés et aspirés vers le haut – mais en même temps transparaît une extrême fragilité – les verticales apparaissent presque parfois comme tremblées, les mots s’écrasent par moment sur la ligne virtuelle du fil de l’écriture – signes révélateurs de sa santé précaire ?

Mais finalement cette fragilité apparente ne semble pas entamer sa force intérieure, tout comme elle n’entame pas celle de François d’Assise : « Par la pratique de toute une vie, il a pu vérifier la force mystérieuse, d’apparence si faible, de ce principe de vie, seul capable en réalité de triompher de tout ».

Le « Grand Vivant »

François d'Assise

François d’Assise

Car c’est bien le souffle de vie qui anime à la fois l’existence de François d’Assise et qui nourrit ce témoignage. La vie, François d’Assise, que François Cheng a choisi de nommer – « intuitivement », précise-t-il – le « Grand Vivant« , l’a éprouvée dans ses multiples dimensions, des plus amères aux plus délicieuses, toujours dans la donation totale de soi, une donation pour tous les êtres vivants, humains comme animaux. François Cheng insiste sur la dimension de « la rencontre, de l’interaction, de l’occasion d’une possible transformation », qui n’est pas sans rappeler l’idée chère à la pensée chinoise d’un monde en perpétuelle transformation, transmutation, le  易, engendrement continu.

Cette rencontre avec le  « Grand vivant » a opéré une transformation radicale, au sens fort, chez le jeune Baoyi. Au point même qu’on peut se demander si cette transformation ne serait pas de l’ordre de la conversion, ou encore de la substitution d’une spiritualité pour une autre ? Est-ce à dire finalement que Baoyi a choisi d’embrasser la Voie, non pas la voie impersonnelle taoïste de celui-qui-embrasse-l’Unité (traduction de Baoyi), mais la Voie christique de François ? Même si, par ailleurs, il se réfère à la Voie taoïste à plusieurs reprises dans cet essai, notamment en affirmant que « Les souffrances de chacun et de tous ne peuvent être surmontées que dans l’abandon confiant à la marche de la Voie qui seule ne trahit pas. » Ou bien est-ce tout simplement sa double voie-voix de passeur entre Orient et Occident qui s’exprime dans ce livre ?

Sa voix de passeur, j’ai eu l’immense chance de l’entendre de près pendant plusieurs années… Avec toute l’admiration que je porte à ce grand homme d’exception qui m’enthousiasmait tant lorsque j’étais sur les bancs des Langues’O…

______________

(1) Une première version a été publiée dans la revue Études franciscaines en 2012.

(2) François CHENG (2008), L’un vers l’autre. En voyage avec Victor Segalen, Paris, Albin Michel, p.111.

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