« Wang le fêlé » ou « la rupture avec l’esprit du monde » : histoire de Wang Chongyang, maître d’alchimie intérieure


A l’occasion de la parution de mon article sur le taoïsme, intitulé  « De Tintin… à Lao-tseu : trouver la Voie ! » (Timbres magazine, octobre 2014), je vous livre ici quelques propos inédits recueillis auprès du professeur Pierre Marsone (EPHE, Paris). Des propos sur une école d’alchimie intérieure encore bien vivante en Chine, le Quanzhen, « Achèvement de l’authenticité »…

Article paru dans Timbres magazine (septembre) intitulé

Article paru dans Timbres magazine (octobre 2014) intitulé « De Tintin… à Lao-tseu : trouver la Voie ! »

Pierre Marsone explique dans sa thèse, intitulée Wang Chongyang (1113 – 1170) et la fondation du Quanzhen : ascètes taoïstes et alchimie intérieure, que « Wang le fêlé », alias Wang Chongyang 王重陽 (1113 – 1170), est à l’origine de l’école taoïste « Achèvement de l’authenticité » (Quanzhen), dont les ramifications sont encore très actives en Chine aujourd’hui.

Wang Chongyang, le « patriarche de la doctrine » de l’école « Achèvement de l’authenticité », surnommé « Wang le fêlé », est de la famille de ces grands ascètes ou de ces immortels affublés de sobriquets, marques de leur « attitude excentrique, incompréhensible pour le commun des hommes », et indiquent « la rupture avec l’esprit du monde […] », précise le chercheur. Wang naît au Shaanxi (ouest de la Chine), où il tente de prêcher, en vain.

Cet échec le pousse à partir au Shandong (nord de la Chine), alors sous l’autorité de la dynastie jürchen des Jin (1115 – 1234), rivale de la dynastie des Song du Sud (1127 – 1279). Son enseignement se diffuse à travers toute la Chine grâce à sept premiers grands disciples, appelés les « Sept authentiques » ou « Sept immortels » : Ma Danyang (1123 – 1183), Tan Changzhen (1123 – 1185), Liu Changsheng (1147 – 1203), Qiu Changchun (1148 – 1227), Wang Yuyang (1142 – 1217), Hao Taigu (1140 – 1213), et une femme, épouse de Ma Danyang, Sun Bu’er (1119 – 1183).

Comparable, pour Pierre Marsone, à l’ordre religieux des Franciscains en Occident, qui met l’accent sur la mendicité, l’ascèse (1), le Quanzhen joue un rôle considérable dans la société chinoise sous la dynastie mongole des Yuan (1279 – 1368,) qui succède à celle des Song du Sud, et propage le courant d’« alchimie intérieure » (neidan). Il connaît le succès auprès de la population et obtient le soutien de la part des petits lettrés : « Certains adeptes, ne sachant pas lire, avaient dû apprendre à le faire car la communication, dans un ermitage, se faisait sous forme de poèmes ». Bien qu’ayant connu plusieurs périodes d’éclipses, il renaît au XVIIe siècle sous la dynastie mandchoue des Qing (1644 – 1912). Se réclamant de la longue tradition de l’unité des trois doctrines – taoïsme, confucianisme, bouddhisme – cet ordre religieux continue d’être la forme officielle du taoïsme. « Le Quanzhen se perpétue, aujourd’hui, officiellement à travers la lignée Longmen (Porte du dragon), branche de Qiu Chanchun, la moins discutable – affirme Pierre Marsone. Certains se réclament de cette branche, d’autres de Wang Chongyang ».

Quant aux lieux de culte propres au Quanzhen, Pierre Marsone souligne que « les touristes connaissent à Pékin le temple des Nuages blancs, Baiyun guan, parfois ignoré des Pékinois eux-mêmes. Une salle y est réservée à la vénération des Sept authentiques. Les gens ne parlent pas d’école, sauf s’ils sont concernés. Ils ont leur dieu du sol, leur culte local. Des dizaines de milliers de personnes viennent pour le nouvel an brûler de l’encens au Baiyun guan pendant trois jours ; mais s’ils trouvent un autre temple, ils vont le faire aussi ailleurs, sans distinction, pour favoriser la réussite d’une affaire par exemple ».

Propos recueillis par Muriel Chemouny.

(1) Voir l’article consacré à François d’Assise et François Cheng

Pierre Marsone

Pierre Marsone

Pierre MARSONE est sinologue, directeur d’études à l’École pratique des hautes études (EPHE, Paris), spécialiste notamment de l’école taoïste « Achèvement de l’authenticité » (Quanzhen) à laquelle il a consacré plusieurs écrits : sa thèse, intitulée Wang Chongyang (1113 – 1170) et la fondation du Quanzhen : ascètes taoïstes et alchimie intérieure, publiée au Collège de France (Institut des hautes études chinoises, 2011) ; ainsi qu’un article comparatiste « La fondation de l’ordre monastique taoïste Quanzhen et celle de l’ordre des Franciscains. Un faisceau de coïncidences ». Il a reçu en 2012 le prix Stanislas Julien de l’Académie des inscriptions et belles lettres pour son livre La Steppe et l’Empire (Les Belles lettres, 2011).

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Bibliographie sélective de Pierre Marsone

2011 : La Steppe et l’Empire : la formation de la dynastie Khitan (Liao), Paris, Les Belles-Lettres, 2011, 322 p.

2010 : Wang Chongyang et la fondation du Quanzhen : ascètes taoïstes et alchimie intérieure, coll. Mémoires de l’Institut des Hautes Études chinoises, vol. XL, Paris, Collège de France, 2010, 473 p.

2002 : Aux origines du Zen, Édition bilingue, commentée et annotée, du Kōzen gokokuron 興禪護國論 de Eisai (1143-1215), Paris, Éditions You-feng, 364 p.

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