Le Jardin d’Eden גן עדן, jardin des « gènes » ?


A voir le nombre d’enseignes commerciales nommées Eden – Eden Park, Eden shoes, Eden games, et autres Eden vendeurs d’outils de jardinage, de beauté ou de voyage –, ce véritable « concept marketing » ne laisse aucun doute sur sa puissance évocatrice en termes de rêve de bien-être voire de symbiose avec la nature…

Assimilé à l’Atlantide, au Jardin des Hespérides, en passant par l’Eldorado et autres pays de Cocagne, l’Eden n’a cessé d’être convoité par les hommes en mal de bonheur voire d’opulence.

De celui des origines à l’Eden perdu et mortifère des arts, le spectre est large, oscillant entre espoir pour les uns et désespoir pour les autres. La création artistique s’est nourrie de tous temps de ce thème intemporel indéfectiblement lié à la chute de l’homme et à la recherche, non plus de l’Eden au sens strict, mais de l’idée plus large qu’on se fait d’un paradis perdu lié à l’âge d’or de l’humanité. Pour preuve, les œuvres de Jérôme Bosch (v.1450-v.1516), Lucas Cranach l’Ancien (1472-1553), Marc Chagall (1887-1985), parmi de nombreuses autres, en peinture. Charles Baudelaire associe la poésie lyrique à la recherche d’un Eden perdu en affirmant que « tout poète lyrique en vertu de sa nature opère fatalement un retour vers l’Eden perdu »[1] ; tandis que Jack London donne à son personnage le nom propitiatoire de Martin Eden jouant sur un mécanisme tragique lié à la double signification d’Eden, paradis et chute, calqué sur la structure du récit biblique, menant inexorablement à la mort.

Le jardin d'Eden (Lucas Cranach, l'Ancien (1472-1553) 1530

Le jardin d’Eden (Lucas Cranach, l’Ancien (1472-1553)
1530

Deux traductions majeures de la Bible hébraïque, La Septante (- IIIe s.) et la Vulgate (IVe-Ve s.), ont contribué – du fait d’une plus large diffusion du texte et des écarts d’interprétation par rapport à l’original en hébreu – à influencer durablement l’imaginaire et les représentations littéraires, artistiques, iconographiques postérieures, d’un bonheur naïf voire mièvre.

Or qu’en est-il de l’Eden de l’origine ? Du jardin d’Eden, antérieur à la chute d’Adam et Eve ? En partant d’éléments étymologiques pour tenter de saisir le sens métaphysique de cet Eden du deuxième chapitre de la Genèse, et en s’appuyant sur son interprétation cabaliste – telle que la délivre le Zohar, le Livre de la Splendeur –, s’ouvrent des horizons inattendus. Plus qu’un lieu, se dessine un projet édénique au déploiement infini. Par ailleurs, cette vision semble s’éclairer de façon troublante en regard de certaines conceptions philosophiques chinoises, bien qu’exprimée sous une forme et dans un contexte historique et culturel fondamentalement différents.

Le Trésor de la langue française informatisé (TFLI) note, dans sa définition de l’Eden, les difficultés engendrées par les interprétations de la Septante et de la Vulgate : « Il est traduit à tort par « Mollesse, douceur ou délicatesse » [tryphé] – dans la version des Septante […] et voluptas « volupté, délices » ou deliciae « délices » dans la Vulgate, principalement dans la locution gan ēden « jardin d’Éden », en raison d’une confusion avec le nom commun hébraïque adānim  » délices « , pluriel de ēden[2]». Pour conclure, il assure que « La traduction correcte jardin d’Éden au lieu de jardin de délices ou paradis de délices pour désigner le paradis terrestre n’est apparue qu’au XVIe s. avec les traducteurs de la Réforme, qui remontaient jusqu’au texte hébreu ».

Éden de l’origine : un peu d’étymologie

L’étymologie courante attribue à eden une origine akkadienne, sous la forme edinu, « plaine », « lieu fertile et florissant », emprunté au sumérien edin qui signifie « terrain fertile, irrigable ». La racine ‘dn est attestée dans le sens de « prospérer » sur une statue votive du gouverneur Hadad, du IXe siècle avant notre ère, découverte à Tell Fekheryé en Syrie[3]. En effet, l’inscription bilingue – akkadien/araméen – mentionne que Hadad est « contrôleur de tous les cours d’eau qui fait prospérer [m’dn] tous les pays […] »

Inscriptions de la statue de Tell Fekheryé (Syrie)

Inscriptions de la statue de Tell Fekheryé (Syrie)

Cette racine consonantique apparaît en hébreu biblique sous diverses formes et vocalisations : tantôt nominale – comme nom propre Eden, désignant un lieu ou une personne, parfois comme nom commun singulier ou pluriel fréquemment traduit par délices, voluptés, plaisirs, etc. – ; tantôt encore sous différentes formes verbales qui signifie « vivre dans le délice » [4]. L’historien André Lemaire, spécialiste d’hébreu et d’araméen ancien, assure que les formations de cette racine « expriment l' »abondance », la « fertilité », la « joie », le « bonheur », le « plaisir », les « délices »… ». Il relève cinq occurrences du mot dans la Bible sous le syntagme fameux  » jardin d’Eden » : trois dans la Genèse (2, 15 ; 3, 23.24), une dans Ezéchiel (36.35) et une dans Joël (2. 3). À celles-ci s’ajoute celle du jardin en Eden de l’Orient (Gen. 2, 8) sur lequel est centré ce propos.  

Que dit cette racine ? Trois consonnes la composent en hébreu : / ‘ayin ע, d/daleth ד et la lettre finale n/noun ן. La racine hébraïque ’d עד « source », « fontaine », a été rapportée au sumérien id, « rivière », qui a donné en akkadien edu, « flot ». Elle indique par ailleurs une durée, une période de temps infinie. La lettre n/noun ן en position finale dans le mot lui apporte les notions de multiplication, de prolifération – tels les poissons, car noun signifie « poisson » en araméen [5] – avec l’idée de déploiement, à l’infini. Ces éléments permettent donc de dégager le sens d’Eden comme expression d’un délice, d’une félicité, d’un flot d’harmonie à la durée et au déploiement infinis.

Septante et Vulgate situent l’Eden à ou vers l’Orient (mi-qedem). Or, l’hébreu emploie la préposition mi c’est-à-dire [provenant] de l’Orient, nuance de taille… De plus, leur interprétation du mot hébreu qedem par Orient induit une interprétation restrictive localisatrice, alors que qedem signifie aussi commencement, origine, hors de toute référence spatio-temporelle. L’Orient, d’où émerge la lumière – lumière physique, lumière originelle métaphysique dans la Genèse – , est le point où l’Eden prend sa source, à cette source de Vie inépuisable.

Un jardin en Eden

La Genèse rapporte, en outre, qu’un fleuve venant de l’Eden arrose le jardin ou verger (Gen. 2, 10). En hébreu deux termes distincts indiquent deux entités distinctes, ce qui signifie que jardin [gan גן] ne peut être confondu avec délice e’den – bien qu’ils soient conjoints dans ce contexte précis – contrairement à ce que fait la Septante avec son unique paradeisos[6]. Tandis que la Vulgate, interprète le jardin comme un paradis terrestre, un paradisus voluptatis « paradis des voluptés », plaisirs des sens, pâle imitation du paradis céleste, lieu de séjour éternel des âmes méritantes.

En fait, le gan hébreu semble recouvrir une réalité métaphysique, loin du jardin ou du verger, sauf à les considérer d’un point de vue symbolique et non horticole. Quoique ? puisque le latin hortus signifie « enclos », « protégé »…

Le fleuve, venant de l’Eden, courant d’harmonie infinie, nourrit ce verger et l’arbre central de Vie – coexistant du point de vue cabaliste avec celui de la connaissance du Bien et du Mal – dont les propriétés confèrent l’immortalité, que l’Adam originel – mâle et femelle à la fois – est chargé de préserver dans l’intégralité de ses qualités, et de développer. Ce fleuve s’épanche en quatre bras[7], quatre « têtes » en hébreu, soit quatre « principes » ou courants de forces originelles abreuvant l’univers dans ses multiples gradations. Le jardin apparaît, sous cet angle métaphysique, comme un « Lieu » des origines, non localisable, générateur de vie : vie humaine, vie animale, vie végétale, etc. Le mot hébreu gan – jardin, verger – , formé de deux consonnes – גן –, confirme cette idée. Car sous sa forme verbale gun, il signifie « multiplier », souvenir de l’akkadien goun « produire, générer, multiplier ». Et le grec ancien joue à l’unisson avec gonos « procréation ». De plus, le verbe hébreu lehagen, dérivé de la même racine, introduit la notion supplémentaire de « protéger », comme l’hortus latin.

En résumé, l’Eden apparaît donc comme non localisable, générateur d’harmonie, protégé. Ce monde confié à l’Adam primordial, préparé dans le premier chapitre de la Genèse, s’achève au sixième jour sur la constatation de la qualité éminemment bonne de ce qui en résulte (Gen. 1, 31) ; et s’ouvre, le septième jour – jour de « repos »  du « Créateur » –, sur la perspective téléologique de laisser se poursuivre d’elle-même cette œuvre, sans intervenir. Car le texte hébreu précise, littéralement, « pour se faire » (la’asoth), autrement dit pour que l’œuvre accomplie se perpétue de soi-même (Gen. 2, 3). « L’œuvre accomplie, se retirer, telle est la loi du Ciel » répondent comme en écho le Livre des Mutations (Yijing)[8] et le classique taoïste Livre de la Voie et de l’Efficience, Daodejing (chap. 9). Cette non intervention semble résonner avec le « Non-agir » – wuwei – « Non intervenir » taoïste: « Le Dao pratique constamment le Non-agir et [pourtant] il n’y a rien qui ne se fasse. » (chap. 37). C’est laisser se faire d’elle-même la genèse harmonieuse incessante, la régénération continue, les transformations orchestrées grâce à la Voie, le Dao, source inépuisable. Le monde, représenté comme un vase sacré – dont l’usage et l’accomplissement tiennent à sa réceptivité au flux du Dao – , « ne s’accomplit pas avant un long temps […] Il n’y a que le Dao pour exceller à conférer et à parfaire » (DDJ II, 41).

Un Eden terrestre ?

On a cherché l’Eden, on le cherche encore, d’autant que le texte biblique peut sembler donner des pistes en faveur d’un Eden terrestre. André Lemaire relève que « la Bible de Jérusalem, celle de la Pléiade, la Traduction œcuménique de la Bible, la New English Bible et la Einheitsübersetzung der Heiligen Schrift » s’entendent pour interpréter en divers endroits le mot Eden comme un nom de lieu. Le Moyen Âge, par exemple, suivant Saint Thomas d’Aquin, croyait que le paradis existait sur terre. Jusqu’aux XVIe – XVIIe siècles, il est parfois indiqué sur les cartes et autres mappemondes chrétiennes. A l’Orient lointain pour les uns, à l’Occident pour les autres, comme le pensait Christophe Colomb, l’Eden affole les boussoles. Des exégètes se seraient efforcés de situer l’Eden sur une carte du Proche-Orient ancien, à partir de l’identification des quatre bras du fleuve central édénique : Tigre et Euphrate semblent les plus plausibles pour les deux derniers bras ; quant aux deux premiers, leur identification à d’autres fleuves de Mésopotamie, ainsi qu’au Gange et à l’Indus a été écartée. A. Lemaire évoque la Basse-Mésopotamie, la Haute-Mésopotamie, ou encore l’Arménie[9]. Beaucoup d’hypothèses, peu ou pas de certitudes topographiques pour ce paradis terrestre.

Une source intarissable…

La question du mythe ou de la réalité historique reste entière… L’épanchement d’eau bienfaisante du fleuve édénique semble se déverser de conserve avec celui du « Bien » métaphysique décrit dans le Daodejing  (chap. 8)

« Le Bien d’en-haut est comme l’eau

« L’eau excelle à faire du bien aux 10 000[10] êtres et ne lutte point. Elle réside dans les lieux que déteste la foule

Elle est proche du Dao

C’est pourquoi [le sage] approche du Dao. »

Isaïe, quant à lui, prophétise le temps où « Il remplira ton âme de ses splendeurs, et Il engraissera tes os ; tu deviendras comme un jardin, toujours arrosé et comme une source jaillissante dont les eaux ne tarissent jamais » (Isaïe, 58.11). Tout comme le sage taoïste en communion avec le Dao, se fait le canal de la source intarissable du Dao…

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BIBLIOGRAPHIE

DELUMEAU, Jean. A la recherche du paradis, Paris, Fayard, 2010.

EVANS, Craig A. ; LOHR, Joel N. ; PETERSEN, David L. (sous la direction de).The book of Genesis : composition, reception, and interpretation, Leyde, Brill, 2012.

FAURE, Pierre ; JAVARY, Cyrille. Yijing. Le Livre des changements, Paris, Albin Michel, 2012.

LEMAIRE, André. « Le pays d’Eden et le Bit-Adini aux origines d’un mythe », in Syria, tome 58, fasc. 3-4, Paris, 1981, pp. 313-330.

MOPSIK, Charles. Le Zohar, Genèse, Paris, Lagrasse, Verdier, tomes I à IV entre 1981-1998.

RÖMER, Thomas. « Du jardin d’Eden au jardin du Cantique des Cantiques », in Mondes clos. Cultures et jardins, Paris, Infolio, 2013, pp. 205-222.

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Notes :

[1] Voir « Les curiosités esthétiques » (extrait) de Charles Baudelaire.

[2] (II Sam. 1, 24; Ps. 36, 9; Jér. 51, 34) réf. TLFI http://www.cnrtl.fr/definition/eden

[3] Voir articles “Notes on the Akkadian-Aramaic Bilingual Statue of Tell Fekherye”, in revue Iraq, Vol. 45, No. 1, Papers of the 29 Rencontre Assyriologique Internationale, London, 5-9 July 1982 (Spring, 1983), pp. 109-116. Voir également article de Pierre Bordreuil, Alan-Robert Millard, Assaf Abou, intitulé « La statue de Tell Fekheryé : la première inscription bilingue assyro-araméenne », in Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 125e année, N. 4, 1981, pp. 640-655. A. Abou Assaf, P. Bordreuil, A. R. Millard, « La statue de Tell Fekheryé et son inscription bilingue assyro-araméenne », Recherche sur les civilisations, Cahier n° 7, Paris, 1982.

[4] LEMAIRE, André.  » Le pays d’Eden et le Bit-Adini aux origines d’un mythe », in Syria, Tome 58, fascicule 3-4 (pp. 313-330), Paris, Paul Geuthner, 1981, p. 315. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/syria_0039-7946_1981_num_58_3_6739

[5] Pour la signification de la lettre noun en araméen, voir André Lemaire : article « Recherches Actuelles sur les sceaux nord-ouest sémitiques », in revue Vetus Testamentum , Vol. 38, Fasc. 2, Avril 1988, Brill, pp. 220-230 à l’adresse suivante http://www.jstor.org/stable/1517659

[6] Paradeisos est un mot grec d’origine iranienne [pardes] « désignant le parc ou jardin qui servait à la détente et à la chasse du roi ou du gouverneur » (voir André Lemaire, idem, pp. 317-318).

[7] Les noms des quatre fleuves en hébreu : Hiddekel, Phrath, Pîshon, Gihon.

[8] Voir Yijing, traduit par Cyrille Javary, p.1023 (fin du § « ténacité profitable » et note 106).

[9] Selon A. Lemaire, les deux premiers fleuves de la Genèse, Gihon et Pîshon, pourraient correspondre à deux affluents de l’Euphrate, le Habour et le Balikh. Pour ma part, j’accorderai davantage une signification symbolique au nom de ces fleuves plutôt que chercher à tout prix une localisation géographique, bien que les deux ne soient pas incompatibles.

[10] 10 000 est un nombre symbolique en Chine servant à exprimer la totalité des êtres.

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