« L’œil céleste » et la lumière selon Gao Xingjian 高行健


Gao Xingjian – écrivain, plasticien, cinéaste, dramaturge, prix Nobel de littérature (2000) – me recevait le 3 février dernier pour un entretien à Paris, en compagnie de Noël Dutrait (professeur de littérature chinoise contemporaine à l’Université d’Aix-Marseille), ami et traducteur français de ses romans et essais. Quelques propos recueillis lors de la visite de son atelier, en avant-première…

L'œil céleste, Gao Xingjian (détail)

L’œil céleste, Gao Xingjian (détail)

Cet œil m’a fascinée, a capté immédiatement mon regard, alors que je parcourais des yeux les tableaux que Gao disposait au fur et à mesure dans l’une des pièces de son atelier pour nous les faire découvrir et apprécier. Une œuvre de taille modeste comparée à certaines autres du plasticien qui avoue adapter les formats de ses encres en fonction des lieux d’exposition.

Jouant sur toute la palette de nuances offertes par l’encre noire, Gao lui refuse cependant le qualificatif de traditionnelle car « dans l’encre chinoise, dans la peinture chinoise, il n’y a pas de notion de lumière, mais il y a l’espace ». Gao cherche la lumière, cette lumière « tellement bien étudiée dans la peinture occidentale, tellement bien réussie ». Bien qu’admiratif de cette esthétique occidentale, il affirme s’inscrire dans une autre quête : « Je cherche – dit-il –  une autre notion de la lumière, surtout quand on travaille avec le noir et blanc, comme dans la photo en noir et blanc ». Et de convoquer des souvenirs douloureux de sa jeunesse, au temps la Révolution culturelle durant laquelle il avait été envoyé à la campagne pour « rééducation » idéologique, où ses pinceaux et sa peinture lui ayant été confisqués, il lui restait comme seul médium de représentation picturale la photographie, et il prenait donc des photos qu’il offrait aux paysans…

 

Dans l'atelier de Gao Xingjian (copyright © Muriel Chemouny, 2014)

Dans l’atelier de Gao Xingjian (copyright © Muriel Chemouny, 2014)

MC : Cet œil, est-il l’œil de sagesse que vous évoquez dans vos essais ?

Gao Xingjian : « Cet œil, c’est un œil inquiétant, céleste, au-delà de soi, on est observé par soi-même, mais c’est au-delà de soi. L’ambiguïté est intéressante. On laisse l’espace d’imagination pour le public, pour celui qui regarde. Si c’est trop défini, hyperréaliste comme la photo, c’est du déjà vu. Il faut créer une autre sorte image, qui fasse rêver, qui donne cet autre espace de l’imagination. Dans mon esthétique, je ne précise jamais vraiment jusqu’à entrer dans le détail, parce que, sinon, c’est une autre peinture, c’est de la figuration. Pour moi, il faut mieux laisser cet espace d’imagination, d’interprétation. Dans ce cas, ça peut attirer l’attention du public. Il ne s’agit pas d’entrer dans les détails, sinon, c’est une autre peinture. On laisse cet espace d’imagination, d’interprétation. Dans ce cas-là, ça peut intéresser le public. C’est un processus. Regarder, c’est un processus dans ce temps-ci, dans ce temps-là, on ne précise pas les circonstances : chacun avec ses propres expériences vécues, visuelles, peut se le créer. Dans ce cas-là, c’est une esthétique. Si ça me fait rêver, ça fait rêver le public. Si, chaque fois que vous passez devant un tableau , ça vous fait méditer, c’est mon orientation. »

MC : Quelle place la photo en noir et blanc, dont vous avez exploité les multiples possibilités, a-t-elle occupée dans votre recherche de la lumière ?

Gao Xingjian : « Pendant la Révolution culturelle, à la campagne, on ne pouvait rien faire, on ne pouvait même pas dessiner, il n’y avait pas d’espace pour cacher tout ça… J’avais un appareil photo, avec lequel je prenais beaucoup de clichés. Et puis, je développais les photos, pendant ce temps-là j’étudiais la lumière. Cette expérience m’a servi ultérieurement pour ma peinture. Cette lumière est bien riche, c’est un langage.  Derrière, ce n’est plus le blanc, ce n’est plus le vide, il y a la lumière. Dans la peinture occidentale, il y a toujours la source de cette lumière. D’où vient cette lumière ? De ce côté-ci, de ce côté-là, parfois d’une seule source, parfois de plusieurs sources qui sculptent l’image. Mais dans mes tableaux, où est cette source de lumière ? Cette lumière est comme un jaillissement. Il n’y a pas de source, c’est une autre notion de la lumière. Pas besoin de dire que ça vient du soleil ou de la lampe. Partout il y a la lumière. Pas la peine d’en préciser la source ».

Ce fut un moment très intense, de plénitude face à cet homme « faible », comme Gao se plait à se qualifier et à qualifier la position de l’artiste au sein d’une société coercitive. Une rencontre humaine exceptionnelle, de celles qui vous exaltent et vous transforment durablement… et donne envie de crier « vive la liberté » ! Or, comme dit le poète Claude Vigée, « L’homme naît du cri »…

Je vous conseille un très beau livre sur l’œuvre picturale de Gao Xingjian de Daniel Bergez, écrivain d’art, critique littéraire  :

Gao Xingjian, peintre de l'âme (Daniel Bergez, Seuil, 2013)

Gao Xingjian, peintre de l’âme (Daniel Bergez, Seuil, 2013)

 

Et, bien entendu, les traductions des œuvres de Gao Xingjian par Noël Dutrait >>> ici

 

 

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