La voie de Confucius : de Maître Kong 孔子, le « roi sans couronne », à Zhu Xi 朱熹, le « Thomas d’Aquin chinois »


Maître Kong 孔子, le « roi sans couronne »*

Buste de Confucius, timbre de Chine paru en 2000 (dans la série des philosophes anciens)

Baptisé « Confucius » par les jésuites missionnaires en Chine (XVIIe -XVIIIe siècles), Kongfuzi 孔夫子- Kong Qiu ou encore Kongzi 孔子 -, littéralement « Maître Kong » serait né à Qufu au VIe siècle dans l’État de Lu, situé dans l’actuelle province du Shandong. Un « géant » de deux mètres vingt – rapporte Sima Qian (-145 – -85 avant notre ère) -, au crâne concave et relevé sur les bords, rappelant la forme du tertre sur lequel sa mère aurait prié avant sa naissance : tel est l’impressionnant et insolite portrait qu’en dresse l’historiographe des Han (-206 – +220), dans sa biographie plus ou moins légendaire.

C’est l’époque des « Printemps et Automnes » (-771 à – 481/453), marquée par l’effondrement du régime féodal et l’instabilité, à laquelle succédera celle des Royaumes combattants (environ -Ve siècle – -221), jusqu’à l’unification de la Chine et l’avènement de l’Empire en -221 par le premier empereur Qin Shi Huangdi, célèbre notamment pour son armée de statues en terre cuite.

Diverses principautés luttent pour le pouvoir, pendant que la dynastie royale des Zhou s’essouffle. Cinq d’entre elles occupent le devant de la scène : Qi, Jin, Song, Qin et Chu. Lu, le pays natal de Confucius, n’est que l’un des multiples autres petits pays existants à cette époque.

Mû par la volonté de lutter contre le désordre ambiant, de restaurer la paix et l’harmonie sociale, et inspiré par le modèle des trois premières dynasties chinoises – Xia (IIe millénaire avant notre ère), Shang (XVIIIe – XIe siècle), Zhou (env. XIe siècle – -256) – aux règles exemplaires, maître Kong voyage d’un pays à l’autre en quête d’un prince sage qui saurait reconnaître la valeur de ses conseils.

Se gouverner soi-même avant de gouverner les autres, maintenir le cap dans la « Voie du Bien et du Juste », c’est mettre en pratique la vertu d’humanité, le ren, expression de la pleine noblesse morale dans les relations avec autrui. Le « roi sans couronne », comme le surnommera son biographe Sima Qian, prône cette conduite, dynamique, dans laquelle chacun met en jeu son perfectionnement personnel pour le bien collectif, un programme éthique élargi en programme politique. Ce qui fera dire à Voltaire (1694-1778) – tout empreint de l’imaginaire d’une Chine aux sages empereurs imprégnée de Confucius et de son modèle de gouvernement exemplaire -, dans son Essai sur les mœurs et l’esprit des nations et sur les principaux faits de l’histoire, depuis Charlemagne jusqu’à Louis XIII, « qu’il ne recommande que la vertu et ne prêche aucun mystère. »

Il n’y a pas de définition de la vertu d’humanité chez Confucius mais quelques prescriptions livrées à travers des aphorismes, tel celui d’« aimer les hommes », dans le respect d’autrui comme dans le respect de soi-même. « Est-elle inaccessible ? Il suffit de la désirer, et la voilà ! », affirme comme en se jouant Maître Kong dans ses Entretiens (Lunyu).

Confucius et la vertu d’humanité ou ren

Sous ce jeu apparent se cache une réalité profonde, le li – les veines naturelles du jade ou d’une pierre précieuse – la « raison des choses », la « raison d’être », pour reprendre les termes du sinologue Léon Vandermeersch (« Le néoconfucianisme au crible de la philosophie analytique », Archives de Philosophie, 2007), sur laquelle l’homme de Bien doit s’appuyer.

En scrutant la nature des choses, le li, l’homme trouve la voie de sa propre nature cachée, la voie du perfectionnement de soi vers l’ultime humanisation, la « Voie du Bien et du Juste ».

Cependant, ce perfectionnement ne peut s’envisager seul et ne peut s’accomplir qu’au contact de l’autre. C’est cela la vertu d’humanité, le ren. Elle s’éveille, se cultive (xiu), se réalise sans relâche à travers les relations humaines. Des relations humaines codifiées par les rites qui ordonnent la société chinoise, policent les rapports sociaux, assurent la cohésion et l’harmonie collective, du plus grand, le Fils du Ciel, aux plus humbles, gens du peuple. Personne n’est laissé pour compte car l’enseignement de Maître Kong s’adresse « à tous, sans distinction » (Lunyu [Entretiens de Confucius], chap. Weilinggong, 38)

C’est peu après la mort de Confucius qu’un temple est érigé (478 avant notre ère) en sa mémoire à Qufu, sa ville natale, tandis qu’à partir des Tang (618-907), d’autres temples essaiment à travers toute la Chine.

Tour à tour détruit puis reconstruit, rénové au fil des siècles sous l’égide financière des empereurs successifs, puis gravement brûlé au cours d’un incendie au XVe s., le temple est à nouveau reconstruit et sert de modèle architectural à d’autres dédiés à Confucius en Asie du sud et de l’est (Corée, Japon, Vietnam, etc.). Pour preuve, l’édition, dès 1927,  d’un timbre en Indochine figurant une scène de labour devant la pagode de Confucius.  Marcel Monnier, correspondant au journal Le Temps de 1894 à 1897, a pris notamment un cliché de cette pagode, la pagode Tien Mu à Hué, ancienne capitale de l’empire d’Annam (Voir Tour d’Asie, Cochinchine, Annam, Tonkin« , paru en 1899 chez Plon et site Internet http://belleindochine.free.fr/HueDescription1896Monnier.htm)

152 bâtiments répertoriés par l’Unesco

Quant à la résidence familiale de Confucius, petite maison à l’origine accolée au temple, elle prospère au cours du temps, s’étendant en un véritable complexe pour lequel l’UNESCO répertorie actuellement pas moins de 152 bâtiments préservés, où travaillaient et demeuraient les descendants mâles de la famille, chargés d’entretenir les biens, le temple et le cimetière.

La dévotion dont Confucius est l’objet apparaît dès que le confucianisme est reconnu comme idéologie d’État, par l’empereur Wudi (-141 /-87) des Han, et se traduit très tôt par des pèlerinages à sa tombe, à laquelle se sont agrégées par la suite celles de ses descendants mâles, soit quelque 100.000 tombes actuellement.

Zhu Xi 朱熹, le « Thomas d’Aquin » chinois

Lorsque la « Voie du Bien et du Juste » de maître Kong devient orthodoxie d’État sous le règne de l’empereur Wudi (-156 – -87), l’étude des classiques confucéens devient matière aux épreuves des concours impériaux des hauts-fonctionnaires lettrés.

Puis au contact d’autres courants de pensée, taoïsme – les partisans de Laozi dès les débuts, puis le bouddhisme, plus tard, sous les Tang – le confucianisme subit de profondes transformations. Sous l’impulsion de Zhu Xi (1130-1200), se réclamant de la lignée spirituelle de la « tradition de la Voie » – dont les rois civilisateurs de l’Antiquité, et Confucius, Mencius (env. -380- -289)  sont les premiers représentants -, il renaît à la période des Song du Sud (1127-1279), à travers une nouvelle interprétation des enseignements du Maître.

Zhu Xi – surnommé le « Thomas d’Aquin » chinois « en raison du système interprétatif qu’il donna à la tradition canonique » (Darrobers, 2008) chinoise – accomplit un travail de synthèse remarquable.

Portrait de Zhu Xi

Portrait de Zhu Xi

Il étudie, commente méthodiquement et inlassablement les Classiques confucéens de la période pré impériale (IIe siècle avant notre ère) – regroupés dans un nouveau corpus canonique qui s’ajoute aux Cinq Classiques[1] -, Les Quatre Livres, comprenant les Entretiens (Lunyu), le Mencius (Mengzi), la Grande Étude (Daxue), l’Invariable Milieu (Zhongyong) – dont la connaissance figurait au programme des examens impériaux. A partir de certains de ces textes, il systématise une pensée éthico-politique qui commence par le perfectionnement de soi. « Lorsqu’on lit, on ne se contente pas de rechercher les principes moraux sur le papier, il faut les chercher en soi-même : c’est là qu’ils trouvent leur réalité et leur application »[2]. Chef de file de l' »École de la Voie », il dispense son enseignement tandis que ses disciples se chargent de le diffuser largement. Deux timbres ont été imprimés en 2010, à l’occasion du 880e anniversaire de la naissance de Zhu Xi (1130-1200), par Fan Zeng. L’un reproduit son portrait tandis que l’autre représente la diffusion de son enseignement auprès de disciples.

Sous la dynastie des Yuan (1271-1368), le « néoconfucianisme » devient la version officielle orthodoxe du confucianisme et la demeure jusqu’au début du XXe siècle où après la révolution de 1911, le confucianisme, en butte à des attaques violentes, ne se relèvera pas malgré une tentative de reconstruction.

De son vivant, Zhu Xi, tout comme l’a fait Confucius en son temps, s’écarte des honneurs et des richesses et passe sa vie à chercher un souverain réceptif à sa pensée (Darrobers 2008). « Serein dans la pauvreté, fidèle à la Voie ; d’une intégrité et d’une modestie digne d’éloges »[3] telle est la formule en huit caractères que rédige en sa faveur l’empereur Xiaozong en 1173.

*L’article complet est paru dans la revue Timbres magazine (décembre 2013)

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BIBLIOGRAPHIE :
– Histoire de la pensée chinoise d’Anne Cheng, Seuil, 1997, 658 p.
– Confucius. Les Entretiens du Maître avec ses disciples de Séraphin Couvreur, Mille et une nuits, 1997, rééd 2007 ; traduction révisée, annotations et postface de Muriel Baryosher-Chemouny, 192 p.
Zhu Xi. Mémoire sur la situation de l’Empire de Roger Darrobers, édit. You Feng, trad. présenté et annoté par Roger Darrobers, 2008, 192 p.
La pensée en Chine aujourd’hui sous la direction d’Anne Cheng, collection Folio Essais, Gallimard, 2007, 478 p.
– « Le néoconfucianisme au crible de la philosophie analytique », article de Léon Vandermeersch. Archives de Philosophie 3/2007 (Tome 70), p. 471-486. URL : www.cairn.info/revue-archives-de-philosophie-2007-3-page-471.htm

[1] Cinq Classiques : Livre des Odes (Shijing), Livre des Documents (Shujing), Annales des Printemps et Automnes (Chunqiu), Livre des Rites (Lijing), Livre des Mutations (Yijing) et un sixième le Livre de la Musique (Yuejing)

[2] Voir Anne Cheng, Histoire la pensée chinoise, p. 469.

[3] « Anpin shoudao, liantuin kejia » Cité dans Roger Darrobers, p. 30, note 2.


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