2003-2004, Année de la Chine en France : curieux hommage au prix Nobel Gao Xingjian 高行健


« Années croisées France-Chine : énorme succès d’un événement qui s’est voulu culturel avant tout »* … et Gao Xingjian 高行健 ?

Gao Xingjian, 2014

Gao Xingjian, 2014

Le Ministère des affaires étrangères et européennes a présenté l’Année de la Chine 2003-2004 comme un « événement culturel sans précédent dans l’histoire des relations entre la Chine et la France, mais aussi le premier échange culturel de cette envergure organisé à l’étranger depuis la fondation de la République populaire de Chine. L’Année de la Chine en France s’est déroulée d’octobre 2003 à juillet 2004. Cette opération d’échanges culturels d’une ampleur sans précédent a compris des centaines de manifestations réparties sur tout le territoire français qui ont couvert les trois grandes thématiques de la programmation : la Chine éternelle, la Chine des traditions et de la diversité et la Chine des créateurs et de la modernité. » Qu’en fut-il de Gao Xingjian dans cet ambitieux programme ? Qu’a-t-on réservé au premier Français d’origine chinoise primé au Nobel de littérature ? Peu de chose, hormis en tant que peintre, un espace à la Galerie La Tour des Cardinaux à Marseille pour y présenter ses encres.

En effet, il fut le grand absent du Salon du livre qui s’est tenu à Paris du 19 mars au 24 mars 2004, manifestation culturelle majeure de cette Année de la Chine en France. Sujet à des polémiques dès le mois de janvier 2004, date de la visite du président de la République populaire de Chine, Hu Jintao, en France, la venue de Gao Xingjian au Salon semblait déjà en suspend. Comme l’explique un article de La République des Lettres, « une quarantaine d’auteurs de langue chinoise sont en effet officiellement invités au Salon du Livre, du 19 au 24 mars, qui honore cette année les Lettres chinoises, mais Gao étant désormais français (depuis 1998) et résidant en France, il n’y a, selon le Centre National du Livre, aucune raison de le convier à faire partie de cette délégation étrangère. Il en va de même pour Dai Sijie, François Cheng, autres Français d’origine chinoise » (La République des Lettres, 10 mars 2004). On a pu ajouter au nombre des indésirables Shan Sa (voir aussi article de Pierre HASKI, « l’année de la Chine diplomatiquement correcte » dans la quotidien Libération du 7 octobre 2003).

En outre, malgré l’affirmation du Ministre des Affaires Étrangères d’alors, Dominique de Villepin, que Gao Xingjian avait « évidemment toute sa place au Salon du Livre », cet auteur, bien que considéré en Chine dans les années quatre-vingts comme l’une des figures de proue de l’avant-garde dramatique et littéraire chinoise, a été boudé sous les prétextes fallacieux évoqués plus haut, cachant en réalité une forte pression politique exercée par la Chine continentale. La grande manifestation du dialogue interculturel franco-chinois en France a sacrifié cet emblème vivant de l’inter, en mettant en avant une nationalité – française –,  au lieu de faire prévaloir non seulement sa double appartenance – chinoise et française – et bien sûr la portée universelle de son œuvre, opinion partagée par bon nombre de ceux qui la connaissent bien. Expression du mépris de la démocratie et des droits de l’homme, de la liberté de la création, et fascination des autorités françaises devant le marché chinois potentiel. Au vu de ces faits, il est difficile de reconnaître en la  France un refuge politique pour Gao Xingjian … Un article de l’économiste Jean-François Huchet, maître de conférences à l’Université Rennes-II, paru dans le mensuel Amnesty France, met en exergue le chantage exercé par le gouvernement chinois : ce dernier « martèle, à chaque rendez-vous officiel, le message suivant : ne parlez pas publiquement des problèmes politiques et des droits de l’homme en Chine, sinon vous en subirez les conséquences sur le plan du commerce et de vos investissements ». Gao Xingjian connaît trop bien ces injonctions et ne souhaite pas être mêlé à ces histoires. Il l’a affirmé au moment où la question de sa participation au Salon du livre a suscité des controverses. Et d’ironiser : « Il y aurait trop de monde et j’aurais peur d’attraper la grippe » (article République des lettres 10 mars 2004).

Des réactions en faveur de Gao Xingjian? Dans le monde de l’édition par exemple ? Silence pour la plupart… Hormis un écrivain et un diffuseur : un écrivain, Frédéric Beigbeder, qui avait fait imprimer le portrait de Gao Xingjian sur des T-shirts avec le slogan « Nous sommes tous des Gao Xingjian », et qui s’est vu expulser lorsqu’il a voulu en offrir un à Jacques Chirac en pleine inauguration du salon. Un diffuseur, Vilo, avait exposé un livre dont la couverture présentait un bureaucrate chinois au visage maculé d’encre rouge…

Muriel Chemouny, 2008.

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*Voir xinhuanet 2005/09/19.

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