La quête de l’immortalité en Chine (5) : l’alchimie intérieure (neidan)


L’alchimie intérieure s’épanouit sous la dynastie Tang (618-907),  puis connaît son apogée sous la dynastie Song (960-1279). Dans l’alchimie intérieure, le salut n’est plus réservé à une élite fortunée, mais à quiconque est initié par un maître taoïste. Plus question de voyage extérieur en quête de l’or matériel comme l’ont cru et si ardemment désiré des empereurs de l’antiquité chinoise, mais un voyage dans l’univers intérieur…

Neijing tu (XIXe siècle) : paysage intérieur

Neijing tu (XIXe siècle) : paysage intérieur

Comme l’affirme François Cheng, poète, écrivain et académicien :  » tout vrai voyage est la transmutation d’un voyage qu’on a déjà fait en soi, un soi qui cherche à se transcender en vue d’un dépassement, d’une réconciliation » [1]. Autrement dit, le vrai voyage à l’intérieur de soi opère une transformation profonde, une transmutation de son être intérieur, qu’elle soit psychologique, psychique, spirituelle. Le dépassement des tensions intérieures fait que les oppositions s’abolissent, les limites spatio-temporelles s’annulent dans la dimension verticale… L’unification se fait en soi-même, grâce à la verticalité, c’est la réconciliation. On peut dire que l’alchimie intérieure propose, elle aussi, une forme de « réconciliation ». « Cultiver le Vrai », l’authentique, selon le sinologue Pierre Marsone (EPHE – École pratique des hautes études), afin de créer un « embryon » immortel, c’est ce que prônent  certains maîtres taoïstes de l’époque des Song.

Le voyage s’effectue à l’intérieur du propre corps symbolique de l’adepte, à l’image de l’univers, avec la tête ronde comme le Ciel, les pieds carrés comme la Terre, et les cinq viscères comme les planètes, disent les Chinois [2]. Les pratiques ne s’exercent  plus sur des substances extérieures, qu’elles soient végétales, minérales ou autres ; l’alchimiste utilise les propres ingrédients de son corps, qu’il purifie, transmute par des méthodes psycho-physiologiques.

Dans la pensée chinoise, l’homme accompli se place symboliquement de par sa constitution, sa structure, entre le Ciel et la Terre. Il en est le médiateur, à la croisée des mondes terrestre et céleste, tel l’empereur ou Fils du Ciel, qui gouverne selon la Voie royale du Centre. Homme-montagne pour certaines écoles taoïstes, il est encore l’homme-pivot central de toutes les transformations, pour d’autres. Siégeant au centre, l’homme est donc traversé et animé par les mêmes souffles, les mêmes énergies multiples.

Quels sont-ils pour la tradition chinoise ? « Un Yin, un Yang, c’est le Dao » dit le Livre des mutations (Yijing). Deux souffles ou deux énergies primordiaux – le Yin et le Yang – à la fois complémentaires et opposées animent l’univers. C’est le Pair/impair, féminin/masculin, obscur/lumineux, souple/dur, intérieur/extérieur, etc. Ils circulent et interagissent dans la triade Ciel-Terre-Homme et en chacun d’eux. Les quatre saisons, les cycles solaires et lunaires, les cycles diurnes et nocturnes, les cycles annuels de croissance et de décroissance, rythment les transformations et interactions de cette triade et en chacun de ses membres.

Les circuits que ces deux souffles empruntent dans le corps reproduisent – à l’échelle humaine – les révolutions qu’ils effectuent dans l’univers. Mais alors que le cours naturel des choses tend à l’épuisement de l’être, à la division et à la mort, l’alchimie s’emploie à inverser ce cours des choses, à restaurer l’ordre de l’univers au sein même du corps de l’adepte, c’est-à-dire à y relancer le mouvement de cohésion à l’œuvre dans l’univers, la « réconciliation » dont parle François Cheng, ce mouvement propre au Dao unificateur. Lors de ce processus, l’alchimiste élimine de son corps toute substance impure, grossière, de façon à former un embryon de lumière.

Aux deux souffles primordiaux Yin et Yang sont intégrés à la vision taoïste du monde – au IIIe s avant notre ère [3] – cinq autres souffles, les Cinq Agents : l’Eau, le Feu, le Bois, le Métal, la Terre. Ces cinq principes dynamiques, auxquels sont attribuées des valeurs numériques emblématiques, servent à catégoriser et à mettre en correspondance l’ensemble des êtres du monde manifestés. Chacun d’eux se meut dans le champ spatio-temporel selon sa modalité propre, sa nature. Ainsi la nature de l’eau est d’humidifier et de couler vers le bas et correspond au Nord ; celle du feu est de brûler et de monter et correspond au Sud ; celle du bois est de se courber et de se redresser et correspond à l’Est ; celle du métal est d’être ductile et de prendre la forme qu’on lui donne et correspond à l’Ouest ; enfin celle de la terre est d’être semée, cultivée et moissonnée et correspond au Centre. En schématisant à l’extrême, Eau, Feu, Bois, Métal, Terre, se transforment en suivant deux sortes de cycles : soit un cycle d’engendrement, ou chacun engendre l’autre, soit un cycle de destruction ou chacun détruit l’autre selon un ordre défini et selon le contexte. L’alchimie intérieure se fonde sur ce système traditionnel des souffles.

Alchimie intérieure (tiré du "Recueil des principes essentiels sur le xing et le ming" [xingming guizhi], 1790)

Alchimie intérieure (tiré du « Recueil des principes essentiels sur le xing et le ming » [xingming guizhi], 1790)

Quant aux ingrédients sur lesquels porte l’œuvre alchimique dans le corps humain, ils sont au nombre de trois dans la conception chinoise, variables selon les écoles, du plus grossier au plus subtil : essence, souffle, esprit, ou parfois souffle originel, corps et esprit. Ceux-ci sont de plus en plus raffinés. Au nombre de trois également sont les lieux du corps dévolus à la transmutation du cinabre symbolique. Ils sont appelés « champs de cinabre »  : il y en a un en bas, à trois pouces au-dessous du nombril, au nom évocateur de « Porte des lumières » ou « Mer du souffle »  ; un au centre, au niveau du cœur ou de la rate ; un dernier en haut, au milieu de la tête appelé « Pilule de boue ».

Enfin, le feu interne, élément fondamental dans l’œuvre alchimique, chargé de purifier, de « fondre » les substances corporelles, est, au début de l’œuvre, attisé par la respiration – inspir/expir – qui fait office de soufflet. Celle-ci permet de moduler la cuisson du remède alchimique, de la hâter ou de la retarder grâce à des exercices respiratoires. Succède à la respiration la concentration mentale. Pour ce faire, l’adepte de l’alchimie intérieure se concentre mentalement – tout comme l’alchimiste en laboratoire – sur des représentations symboliques métaphysiques, les trigrammes et hexagrammes du Livre des Mutations (Yijing). Ces figures carrées, constituées de trois lignes superposées expriment toutes les combinaisons de transformations possibles à l’œuvre dans l’univers entre les deux souffles Yin et Yang. Des combinaisons d’opposition, d’échanges,  d’union. Le but est, en s’appuyant mentalement sur ces figures, d’éliminer petit à petit les souffles Yin, sources d’obscurité, d’arrêt, de mort, afin de faire prospérer l’énergie Yang, source de pureté, de lumière, de vie éternelle.

Ces figures avaient et ont encore un statut particulier en Chine. En effet, toute forme l’écriture était considérée dans l’idéologie impériale – particulièrement sous les Han – comme chargée d’efficience, chargée du pouvoir du signe sur la réalité physique. De même pour les cartes géographiques, on considérait que leur possession donnait pouvoir sur le lieu. C’est pourquoi, on trouve dans certains textes d’alchimie intérieure, notamment ceux de la dynastie des Song, – hormis les figures du Livre des Mutations – de nombreuses représentations symboliques du corps : corps-montagne, corps-paysage, corps-paradis taoïste, corps schématisé parfois réduit à des diagrammes évoquant par exemple les phases du travail alchimique en corrélation avec les rythmes cosmiques.

L’adepte parcourt mentalement les paysages à l’intérieur de son corps, médite sur des diagrammes, sur des schémas faits par exemple de figures géométriques comme le cercle et le carré. Il peut encore méditer sur des dessins d’animaux du bestiaire symbolique chinois, des animaux associés soit au Yin soit au Yang, comme la tortue, le phénix, le dragon et le tigre, le corbeau, le lièvre, le serpent, etc.

Quant aux figures célestes, c’est la constellation de la Grande Ourse – appelée Boisseau du Nord – qui occupe une place primordiale parce qu’elle sert d’axe central de la méditation. Chaque représentation révèle un corps humain en correspondance avec l’univers. Un corps humain stylisé, réinterprété selon la symbolique chinoise. Très loin d’une planche d’anatomie à l’occidentale…


[1] L’un vers l’autre, En voyage avec Victor Segalen, Homo Viator, Paris, Albin Michel, 2008, page 111.

[2] Liezi, Le Vrai classique du vide parfait, livre I, chap. 3 intitulé « Genèse des mondes ».

[3] Voir Fabrizio Pregadio, article « Taoism and early chinese thought », Encyclopedia of Taoism, p.134.  Cette notion apparaît dans le Shujing, Livre des documents (environ IVe s avant notre ère), chap. « Hongfan ».

Bibliographie :

Baryosher-Chemouny, Muriel. La quête de l’immortalité en Chine. Alchimie et paysage intérieur sous les Song (préface de Catherine Despeux), Paris, Dervy, 1996.

Despeux, Catherine. Taoïsme et connaissance de soi, Paris, Guy Trédaniel, 2012.


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