La quête de l’immortalité en Chine : l’alchimiste Ge Hong (4)


La vie, pour les anciens Chinois, est un processus incessant de transformations, de transmutations, d’évolutions, produites par les interactions des deux souffles primordiaux coordonnés – Yin/Yang – animant l’univers et tous les êtres, telles qu’elles ont été décrites et représentées dans le classique Livre des Mutations (Yijing, VIe-Ve siècles avant notre ère). Ce processus de transformation est réglé par le Dao, la Voie centrale, unificatrice. Quant à l’immortalité physique, elle est elle-même perçue comme une transmutation. Portrait de Ge Hong, le Maître-qui-embrasse-la-simplicité…

Yijing : Trigrammes et hexagrammes (=2 trigrammes superposés)

Deux cercles formés des Trigrammes du Livre des Mutations (Yijing) : disposition céleste de Fuxi (cercle intérieur), disposition terrestre du roi Wen (cercle extérieur)

Les techniques alchimiques reposent sur cette conception de la marche de l’univers. Les trigrammes – figures de forme carrée à trois traits superposés dont les uns sont continus et les autres discontinus -, et les hexagrammes – figures à six traits de même configuration – servent de supports symboliques pour effectuer les mutations. Quant aux maîtres des techniques, que Jean-François de La Harpe qualifiait en son temps des Lumières de charlatans, il en est un fameux dans le domaine de l’alchimie externe ou opératoire, nommé Ge Hong (葛洪, 283-343), que d’éminents sinologues – dont Joseph Needham – considèrent comme le plus grand écrivain alchimiste de tous les temps. Connu sous le surnom du Maître-Qui-Embrasse-La-Simplicité (Bàopǔzǐ 抱朴子), il vécut à la charnière des IIIe-IVe siècles de notre ère (283-343).

Pétri de l’étude des textes classiques chinois et taoïstes en particulier, témoin de la longue tradition du sud de la Chine – la région du Jiangnan – rattachée aux aspirants à l’immortalité, Ge Hong se fonde sur la conception traditionnelle chinoise de la vie comme un processus de transformations, de transmutations, d’évolutions [1]. Il mentionne dans l’un de ses livres – le Livre ésotérique du Maître-Qui-Embrasse-La-Simplicité (Bàopǔzǐ neipian 抱朴子內篇) – un certain nombre de pratiques relbaopuzi_chap9atives à la longévité, des techniques thérapeutiques, gymniques, sexuelles et des exercices respiratoires.  On trouve également des recettes de drogues végétales, de talismans, etc. – dont les effets varient en fonction de leur élaboration. Soit ils peuvent témoigner par exemple de l’accélération du processus naturel de transformation (biànhuà 变化) : une goutte d’eau devient une rivière, par exemple, une graine devient une forêt, une poignée de terre une montagne. Soit encore, ils peuvent conférer l’invisibilité voire l’ubiquité. A côté de ces pratiques magiques, la seule que Ge Hong exalte est l’alchimie externe avec la fabrication de l’élixir d’or – unique breuvage à ses yeux dont l’ingestion associé à l’eau mercurielle et sous certaines conditions produirait l’ascension céleste.

« Si vous prenez – dit-il – une once d’Élixir d’Or (Gold Water) et d’Eau mercurielle (Mercury Water), et les buvez en faisant face au soleil, vous devenez immédiatement un homme d’Or (jīnrén 金 人). Votre corps devient radiant et des plumes et des ailes y poussent. En haut, vous allez mettre en mouvement l’Essence originelle au nom du dieu du Centre jaune et du grand Un. Si vous buvez une demie once de chacun, d’Élixir d’Or et d’Eau mercurielle, vous vivrez une longue vie sans fin.[2]« .

Une longue vie sans fin… devenir immortel en suivant la Voie du Centre, c’est-à-dire se conformer à la Voie du Ciel tel l’Empereur Jaune – Huangdi – dans les temps mythiques. Ge Hong connaissait bien les pratiques

Le Dao (Tao) ou "Voie" (écriture cursive)

Le Dao (Tao) ou « Voie » (écriture cursive)

autres que l’alchimie, en vigueur dans sa région du sud de la Chine, et les critiquait vivement en les qualifiant d' »arts mineurs » du fait des résultats qu’il considérait comme mineurs. Les pratiques diététiques, sexuelles, à visées hygiénique et thérapeutique, ne servent qu’à « réparer » le corps mortel de façon à atteindre la longévité naturelle propre à chaque individu, c’est-à-dire tout simplement à arriver au terme naturel de sa vie en évitant les maladies.

C’est loin d’être négligeable… Cependant, elles ne permettent pas de remplacer ce corps mortel par un corps nouveau, à l’image de l’univers, dont la longévité égalerait celle du Ciel et de la Terre, en renouvelant chaque parcelle de ce corps – organes, peau, os, etc. – grâce à la purification des multiples souffles qui y circulent et le nourrissent. En somme, l’ultime accomplissement qui consiste à « faire corps » avec le grand mouvement cosmique.

>>> Pour aller plus loin…


[1] Voir Fabrizio Pregadio, The Encyclopedia of Taoism, article Ge Hong, édité par Fabrizio Pregadio, vol I, p. 443.

[2]  Baopuzi shenxian jinzhuo jing (DZ 917), chap. 1.

N.B. : DZ – abréviation pour Daozang Canon taoïque se réfère au Zhentong Daozang, et la numérotation qui suit correspond à la concordance de K. M. Schipper (Concordance du Daozang, Paris, Ecole française d’Extrême Orient, 1975)

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