De Cheng Baoyi 程抱一 à François Cheng : un itinéraire Chine-France


De Cheng Baoyi…

François Cheng

François Cheng

 Cheng Baoyi, "Qui embrasse l’Un" [1], est issu d’une famille de lettrés et d’universitaires originaire de Nanchang. Ses parents comptèrent parmi les premiers étudiants boursiers envoyés aux États-Unis. Son père put y perfectionner sa formation en sciences de l’éducation. Dans les années 1930, il fut envoyé en Europe, en France, à la tête d’une mission officielle chinoise, pour étudier les différents systèmes d’éducation européens. Sa mère fut également étudiante aux États-Unis. Tous deux se rencontrèrent là-bas. Ensemble, ils retourneront en Chine.

Cheng Baoyi, deuxième fils d’une fratrie de quatre, naît le 30 août 1929 à Jinan dans la province chinoise du Shandong où son père est en poste.

Mais c’est dans le Sichuan qu’il passe une grande partie de sa jeunesse. Il y poursuit ses études secondaires, à Chongqing, de 1937 à 1945. C’est la Seconde Guerre sino-japonaise, avec son lot d’atrocités.

Lorsque la guerre est terminée, après cette longue période d’errements, la famille Cheng part pour Nankin où Baoyi entreprend des études supérieures à l’Université de Nankin, qui lui permettent de découvrir plus avant la littérature française.

Début 1948, son père participe, en tant que spécialiste des sciences de l’éducation, à la fondation de l’UNESCO et lui obtient une bourse d’études grâce à laquelle il peut le rejoindre en France. Le 31 décembre 1948, Cheng Baoyi débarque alors à Marseille sans ressources et sans parler le français. La mission de son père s’achevant, celui-ci ne peut plus rester en France. Pour subvenir aux besoins de sa famille – sa femme et ses quatre fils – et ne pouvant retourner en Chine, il part pour les États-Unis où on lui a proposé un poste.

Resté seul en France, Baoyi traverse alors une longue période de dénuement, de solitude voire de perdition. Il doit survivre. Pour ce faire, il exerce toutes sortes de métiers, « malgré ma constitution fragile », remarquait-t-il dans un entretien [2] : manutentionnaire, plongeur dans les restaurants, professeur de chinois, traducteur.

à François Cheng 

Jusqu’à ce qu’il obtienne, finalement, en 1960 un emploi stable au Centre de linguistique chinoise (deviendra plus tard le Centre de recherches linguistiques sur l’Asie orientale à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales). Parallèlement à son travail, il traduit les grands poètes français en chinois et rédige sa thèse de doctorat.

Il occupe en 1969 un poste de chargé de cours à l’Université Paris VII. Parallèlement à l’enseignement, il développe sa création personnelle. Quelque trois ans après s’être fait naturalisé français, en 1974, il devient maître de conférences, puis professeur à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales. Il traduit des poètes français en chinois – tels Baudelaire, Rimbaud, Laforgue, Apollinaire, Breton, Eluard, Char, Michaux dont il se fait un ami – et des chinois en français, rédige des essais sur la pensée et l’esthétique chinoises, des monographies consacrées à l’art chinois et des recueils de poésies traduits en coréen et en japonais[3], des romans, et publie un album de ses propres calligraphies. Ses œuvres sont récompensées en France par divers prix : André Malraux pour Shitao, la saveur du monde, Roger Caillois pour ses essais et son recueil de poèmes Double chant, Fémina pour son roman Le dit de Tianyi et le Grand Prix de la Francophonie pour l’ensemble de son œuvre. Enfin, l’Académie française l’élit le 13 juin 2002.

François Cheng a réalisé malgré lui, du fait des circonstances, une maxime qu’il se plait à reprendre « […] Aux yeux du sage, le but de l’existence est moins de s’établir que de s’évader ». S’évader peut se comprendre comme fuir une existence douloureuse. Et comment s’évader de cette existence douloureuse sinon en se représentant symboliquement la souffrance, ou en la nommant, comme dans ses deux romans ? Le dit de Tianyi, où il exprime ses sentiments, sa souffrance, à travers la bouche du narrateur, peintre, face à la cruauté et les préjugés auxquels il se trouve confronté à Paris, et L’éternité n’est pas de trop, où transpire le désir de vaincre par la pensée et la création l’empreinte du viol du corps et de l’esprit.

Itinéraire jalonné de cette souffrance donc, que l’on perçoit en filigrane dans l’œuvre, où l’être humain, privé de son lieu géographique, transporte son identité culturelle dans son exil et se reconstruit, à nouveau, une autre identité, dans un autre lieu géographique, au contact d’un autre milieu culturel, à travers la création littéraire et artistique, terrain de mise en œuvre du processus de transformation intérieure par excellence. N’affirme-t-il pas à ce propos que le « Trait de pinceau, éclair ou poème, présence puissante de la calligraphie, ce sont là les instruments de notre propre métamorphose » ?[4].

Muriel Chemouny, 2008.


[1] Voir le site http://www.academie-francaise.fr/immortels/index.html pour la biographie de François Cheng.

[2] Antoine de Gaudemar, « Les tribulations d’un Chinois en Cheng », Libération, 5 novembre 1998.

[3] Idem, 5 novembre 1998.

[4] « L’art et la vie selon François Cheng », Diane de Margerie, Magazine littéraire, n°429, mars 2004, p.29.

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