Gao Xingjian 高行健 et le processus d’interculturalité


Pronoms personnels, décentrement, prise de conscience de l’altérité

Dans son roman La Montagne de l’âme (Lingshan), c’est par le procédé littéraire – tout à fait original pour un écrivain chinois –  d’utilisation des trois pronoms personnels singuliers, « je », « tu », « il », parfois « elle », que le narrateur-Gao Xingjian 高行健 va pouvoir s’observer, en empruntant d’autres yeux, porter un autre regard sur lui-même, à multiples facettes, une façon aussi pour lui d’endosser d’autres rôles que l’unique et habituel « je », qui le limite, et de tenter de comprendre son étrangeté. Or, nous savons que la démarche interculturelle commence par la prise en considération de l’étrangeté. Cette étrangeté, c’est d’abord l’altérité. Comme dit Amiel dans son Journal intime : « Ce qui est étrange dans l’étranger, c’est qu’il n’est pas moi »[1]. En se mettant à distance, le narrateur tente de saisir le « ce qui n’est pas moi » pour comprendre « ce qui est moi ».

Le choix d’utiliser ces différents pronoms personnels témoigne aussi d’une volonté d’exprimer l’éclatement, le morcellement de l’individu. Éclatement dû aux souffrances endurées pendant la période maoïste, où seul le « nous » collectif comptait. Ce « nous » que Gao Xingjian refuse d’utiliser, une façon de revendiquer sa liberté par rapport au collectivisme imposé, la liberté de l’écrivain détaché de tout système de pensée réducteur, tout « isme ». Et l’on sait combien Gao Xingjian le clame haut et fort tout au long de ses essais et le fait vivre dans ses œuvres littéraires.

Cette liberté, il l’a conquiert en posant l’individu, à l’occidentale, le sujet pensant, observant, sous ses différents aspects du « je », « tu », « il ». Une manière aussi de tenter d’avoir prise sur cette réalité individuelle morcelée, chaotique, afin de mieux l’appréhender « rationnellement », en s’objectivant pourrait-on dire, méthodiquement, comme le font les écrivains occidentaux, tout en se réappropriant certains des éléments de la modernité occidentale.

Gao Xingjian, Noël et Liliane Dutrait (traduction) La Montagne de l'âme, L'Aube, Paris, 2000

Gao Xingjian, Noël et Liliane Dutrait (traduction) La Montagne de l’âme, L’Aube, Paris, 2000

Or, Marc Bosche dans son article sur « interculturalité et ethnocentrisme », au chapitre traitant de l’interaction, remarque que celle-ci «  va consister en une émergence, au sens que lui donnent Atlan (1979), Dupuy (1984), Stevens (1984) et Fivaz (1989). Dans le cas où, de la situation interculturelle chaotique, émerge une réalité radicalement nouvelle et imprévisible (métamorphose), seule l’intelligence de la situation, l’acuité et l’ouverture de sa conscience permettent à l’acteur de comprendre ce qui lui est donné à connaître […] »[2].

Le choix de cette technique littéraire d’utiliser les pronoms personnels bien propre aux romans occidentaux (voir chez Marguerite Duras, Georges Pérec, etc.), révèle une véritable démarche interculturelle de la part de Gao Xingjian.

Du chaos, la transmutation, la métamorphose

Ces pronoms lui permettent également de se regarder dans de multiples « peaux » pour mieux sentir peut-être celle qui lui conviendrait le mieux, ou s’il est possible de vivre avec plusieurs, ou encore de s’en créer une autre. Le narrateur se voit alors transformé par le truchement de ce procédé littéraire, en véritable laboratoire expérimental, une sorte de creuset alchimique comme peut le laisser entendre le titre évocateur du roman de Gao Xingjian, si on veut bien y prêter un œil critique, traduit par « La montagne de l’âme ». En effet, là où le terme chinois a été traduit par « âme », ling, on peut tout à fait le comprendre aussi comme « expression efficace des puissances célestes »[3], « magique », voire comme « transmutation » dans le sens alchimique du terme. Car il s’agit bien de l’évocation d’une transformation d’ordre alchimique ici, d’une « purification », analogiquement une espèce d’« abandon des métaux » vils constitutifs de la personnalité humaine, opération propre à ce que l’on appelle le « grand œuvre » en alchimie, autrement dit tout ce qui est « grossier » ou « impur », c’est-à-dire dans le contexte de notre propos, toutes les cicatrices ou marques de souffrance dues à l’exil du narrateur-Gao, afin d’opérer une transformation intérieure profonde – et salvatrice ? – de son être.

Tout se joue dans cette montagne. Ce parcours initiatique est aussi une sorte d’introspection psychanalytique où le narrateur rencontre, au plus profond de lui-même, ses propres démons, spectres et tourments intérieurs, son chaos intime, en même temps que le narrateur dit rencontrer les spectres dans la montagne. Et là, quand Gao Xingjian dit « La matière de l’écrivain est uniquement la langue, qui est entrée dans le subconscient, et qui va sortir, qui va s’exprimer » et encore « Le pronom est pour moi ce qui permet d’entrer dans la subjectivité et ce qui l’exprime », on peut y percevoir un parallèle entre la littérature et la psychanalyse occidentale, avec Freud et Lacan qu’il connaît bien, même s’il se défend de faire de la psychanalyse à proprement parler : « En tant qu’écrivain, mon travail n’est ni celui de Lacan, ni celui de Freud. […] Freud fait l’analyse ; Lacan la grammaire et l’analyse psychanalytique de la langue. »

La littérature, donnant la possibilité de travailler sur l’individu, d’y plonger au plus profond à travers la langue, le jeu sur la langue, se pose ainsi comme le terrain extraordinaire d’expérimentation du processus d’interculturalité.

Gao Xingjian recrée, réinvente l’interrelation et l’interaction traditionnelle métaphysique chinoise ciel-terre-homme en se réappropriant les moyens que lui offrent sa connaissance de la littérature occidentale et les outils littéraires que les écrivains occidentaux ont expérimentés avant lui.

Le lieu où cette interrelation peut se faire est symboliquement la montagne, entre terre et ciel, lieu d’entre-deux. L’homme, lui-même au centre du système chinois de correspondances microcosme-macrocosme, incarne cette montagne.  En la gravissant, il parcourt son monde intérieur et actualise (accomplit) le processus cosmique d’union du ciel et de la terre, en même temps qu’il actualise dans son écriture le processus interculturel.

L’emploi des pronoms personnels pour Gao Xingjian ne consiste pas à faire un pastiche de la littérature occidentale. Il ne s’agit pas d’un plagiat de Marguerite Duras, ni de Georges Perec. Ces pronoms rendent compte des multiples facettes et rôles de l’individu, tantôt en tant que « je », ou « tu », ou « il », exprimant différents points de vue, permettant de se décentrer, de s’extraire du « moi » limitatif, ce que ne permettait pas la langue chinoise traditionnelle, qui exprime une vision globale du monde où l’individu ne compte que comme partie d’un tout.

Muriel Chemouny, 2007.


[1] Roland Depierre, « La Belle Epoque et la pénétration de la Cité interdite : remarques sur l’exotisme littéraire à la Belle Epoque », in Zheng Lihua, Yang Xiaomin, France-Chine : migrations de pensées et de technologies, collec. Logiques sociales, L’Harmattan, Paris, 2007, p.59.

[2] Marc Bosche, Anthropologie Interculturelle : Immersion au coeur d’un monde métissé, chap. « Interculturalité et ethnocentrisme », Marc Bosche, 2008, p. 139.

[3] Dictionnaire Ricci des caractères chinois, Paris, Desclée de Brouwer, 1999.

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