La quête de l’immortalité en Chine : introduction (1)


Boshanlu, brûle-parfum en bronze représentant les îles d'immortalité
Boshanlu, brûle-parfum en bronze avec incrustations d’or, représentant les îles d’immortalité (époque Han)

Introduction *

Le profond désir d’acquérir la longévité voire l’immortalité, la recherche des contrées mythiques où vivent des immortels, la quête et la collecte  des substances permettant l’élaboration de l’or, les prises de drogues pour obtenir cette immortalité, sont évoqués dans toutes les grandes traditions du monde et notamment dans les textes chinois les plus anciens. La recherche de lieux magiques terrestres, de lieux imaginaires, la quête d’ingrédients rédempteurs, chaque époque et chaque peuple y répond à sa manière,  la Chine en particulier avec pour fil conducteur les multiples correspondances entre l’univers, le macrocosme et le microcosme, l’univers en petit qu’est l’homme.

De nombreux expérimentateurs se font piéger dans cette quête. D’aucuns s’empoisonnent avec des substances végétales, minérales, toxiques qu’ils pensent leur conférer l’immortalité et leur permettre d’accéder aux lieux mythiques des immortels. Ces lieux s’éclipsent, disparaissent aux yeux des indiscrets… Qu’ils soient adeptes de l’alchimie externe – exotérique – consistant à fabriquer un or matériel voire un simili or – ou bien qu’ils pratiquent l’alchimie intérieure en utilisant les ingrédients de leur propre corps pour fabriquer un or spirituel et substantiel, ils se heurtent aux obstacles dressés tout au long de l’élaboration de l’œuvre, tout comme leurs homologues occidentaux.

L’immortalité est associée en Chine à des lieux particuliers qui peuvent être célestes comme des étoiles, aquatiques tel le fond des eaux, terrestres comme des grottes, mais surtout la montagne, entourée d’eau, tous lieux hautement symboliques, lieux où demeurent les immortels au corps radiant et couvert de plumes dont parle le maître Zhuangzi. Cette terre de prédilection des immortels est tellement indissociable de ceux-ci qu’on les désigne par un idéogramme qui représente un homme et une montagne : l’homme dans la montagne , ou l’homme montagne lui-même, selon le principe analogique des corrélations entre le macrocosme et le microcosme.

Deux terres d’immortalité reviennent souvent dans les récits mythologiques chinois, l’une siège au pôle Ouest, l’autre au pôle Est. A l’Ouest, le mont Kunlun, où poussent des herbes d’immortalité. Ici règne la Mère Reine de l’Ouest qui réside dans un palais de jade et garde le verger des  pêchers d’immortalité. A l’Est, un chapelet de trois îles montagneuses situées dans la Mer orientale : Penglai, Fangzhang, Yingzhou. Penglai est dépeinte avec ses avenues d’or et de platine, ses arbres couverts de perles et de joyaux, ses pagodes de lapis lazuli[1] ; Fangzhang, elle, abrite l’arbre solaire. Quant à Yingzhou elle est aussi appelée Kunlun.

Ces trois îles et les ingrédients qu’elles renferment, des drogues rédemptrices, sont l’objet de convoitise dès le IVe s avant notre ère en Chine.  A ce propos, Sima Qian, historien de la dynastie des Han (-IIe – +IIe siècles) et référence pour tous les historiens impériaux postérieurs, rapporte dans ses Mémoires historiques[1] que c’est à cette époque, celle des Royaumes combattants, à partir des empereurs Wei (378-343) roi de Qi[2], Xun (342-324) et Chao, roi de Yan (311-279) qu’on envoie des hommes à la recherche de Penglai, Fanzhang, et Yingzhou. Ces trois îles montagneuses plantées au milieu de la mer de l’Est – Bohai, la Mer de Félicité -, dont il est dit qu’elles sont peu éloignées des hommes, ont pourtant la particularité de ne pas pouvoir être abordées à cause du vent qui repousse les navires en arrière et les en éloigne. Cependant notre historien nous dit qu’ « autrefois, – à vrai dire, des gens purent y parvenir : c’est là que se trouvent les hommes bienheureux et la drogue qui empêche de mourir. Là, tous les êtres, les oiseaux et les quadrupèdes sont blancs ; les palais et les portes y sont faits d’or jaune et d’argent ; lorsque (ces gens) n’y étaient point encore, ils les voyaient de loin comme un  nuage ; quand ils y arrivèrent, les trois montagnes saintes se trouvèrent renversées sous l’eau ; quand ils en furent tout près, le vent ramena soudain leur bateau au large ; en définitive, il n’est personne qui ait pu y aborder« [3]. Mais tous ont voulu s’y rendre, remarque Sima Qian… Tous? Non, bien entendu… Seuls les souverains et ceux qui disposaient de moyens matériels considérables pouvaient le faire…

* Ce sujet a fait l’objet d’une conférence aux Rencontres d’Aubrac en 2012, portant sur la thématique des « Imaginaires de l’Eldorado » (vidéo), et d’un article dans « Religions et histoire » (n°52, éditions Faton, septembre/octobre 2013).


[1] Traité sur les sacrifices fong et chan (Mémoires historiques, chap. XXVIII, E. Chavannes tome 3, p. 437)

[3] Traité sur les sacrifices fong et chan (Mémoires historiques, chap. XXVIII, E. Chavannes)

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